15.08.2008

Voyage au bout de la nuit russe

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RENCONTRE Dans l’un des films dominant la compétition internationale du Festival, Yuriev Den du Russe Kiril Serebrennikov, l’actrice Ksenia Rappoport, déjà primée hier à Locarno, incarne une mater dolorosa bouleversante.

Une séquence admirable conclut le seul film russe en compétition à Locarno, Yuriev Den de Kiril Serebrennikov. L’on y voit une diva de l’opéra moscovite, frappée au cœur par la disparition de son jeune fils auquel elle voulait faire découvrir le lieu de son enfance, qui mêle sa voix à celles des paysannes de ce trou de province dans un chœur d’une sublime beauté.
Cette « voix dans le chœur » rappelle le livre éponyme du dissident Andréi Siniavski, et c’est en somme l’histoire de l’âme russe bafouée, avilie, aujourd’hui déchirée entre le rêve de restauration d’un Soljenitsyne et la fuite vers le matérialisme sauvage à l’américaine, qu’aborde le réalisateur russe quadragénaire Kirill Serebrennikov, bien connu dans son pays pour sa carrière théâtrale et ses premiers films. D’une grande beauté plastique, avec laquelle contraste la terrifiante descente aux enfers de la protagoniste, Yuriev Den (dont le scénariste Yuri Arabov est aussi celui d’Alexandre Sokourov) doit beaucoup, aussi, à son interprète principale Ksenia Rappoport. Etablie à Saint Petersbourg, où elle partage ses activités entre théâtre et cinéma, remarquée en 2006 pour son rôle d’une jeune Ukrainienne dans L’inconnue de Giuseppe Tornatore, l’actrice a été gratifiée hier, à Locarno, d’un Boccalino d’or de la critique indépendante pour son « intense et magistrale interprétation » de Yuriev Den. En attendant le palmarès final…

- Comment avez-vous vécu ce film ?
- Jamais je n’ai eu aussi froid ! Cela a été terrible pour toute l’équipe, avec des températures de 30 degrés en dessous de zéro ! Mais l’aventure n’en a pas moins été très intense et belle. Sans lui ressembler, j’aime le personnage que j’incarne, cette artiste brillante et narcissique, à laquelle son fils reproche de ne pas faire attention à lui, et qui le perd soudain pour se retrouver confrontée à la réalité russe la plus triviale, la plus dangereuse. Bien des gens qui figurent dans le film, dont les paysannes, ont par ailleurs été engagées sur place, et vivent cette réalité !
- Quelle destinée un tel film peut-il avoir en Russie ?
- Difficile, même si le film dégage un énorme émotion et traite d’un drame que tout un chacun peut vivre. Le grand public russe actuel est surtout friand de grandes productions à la manière des blockbusters américains. Dès qu’il s’agit de réfléchir ou de s’affronter à une réalité dramatique, comme celle de la Russie actuelle, et, plus précisément, de ces disparitions de dizaines de milliers de gens chaque année, dont on ne sait pas ce qu’ils deviennent, la production et la diffusion de tels films reste très problématique.
- Que signifie pour vous sa programmation à Locarno ?
- Kirill Serebrennikov l’a dit : c’est un grand honneur et un privilège. Nous sommes déjà reconnaissants envers notre producteur, qui a pris des risques, et, sans parler des résultats du concours, nous avons été enchantés de trouver à Locarno une vraie fête du cinéma de création…

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