27.11.2010

Katyn pour mémoire

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Plus de 60 ans après les faits, la Douma, la chambre basse du Parlement russe, a reconnu vendredi 26 novembre 2010, la responsabilité directe de Staline dans le massacre de 22.000 officiers polonais, à Katyn. Une étape essentielle dans le chemin de la réconciliation russo-polonaise.
Katyn. Crime et mensonge. Le crash de la mémoire blessée. Le film de Wajda sur DVD, avec un témoignage de Joseph Czapski et un entretien avec Wajda.

On sort bouleversé de la projection de Katyn, dernier film du réalisateur polonais Andrzej Wajda, consacré au massacre de 25.000 officiers et universitaires polonais sur ordre de Staline, en 1940.

Rappel des faits: en mars 1940, 25.000 officiers et universitaires polonais, prisonniers de l'Armée rouge, ont été massacrés sur ordre de Staline à Katyn. Le crime a été dénié par les Soviétiques jusqu'en 1989, faussement attribué jusque-là aux nazis. De nombreux Russes continuent d'ailleurs d'entretenir le mythe, comme pas mal de communistes européens. Or  voici la lettre que notre ami Philip Seelen adressa, en avril 2009, à l'écrivain français Bertrand Redonnet installé aux marche sde la Pologne.

Paris le 8 avril 2009

Cher Bertrand,

Krzysztof Pruszkowski, artiste photographe polonais vivant en France, un ami depuis plus de 25 ans, m’a invité à la projection de Katyn, le film du réalisateur Andrzej Wajda sorti le 1er avril à Paris, dans 3 petites salles, au milieu d’une grande indifférence, en catimini et sans campagne de promotion digne de ce nom. En Pologne, la date choisie pour la sortie du film, qui a attiré plus de 3 millions de spectateurs, était très symbolique. Ce fut le 17 septembre 2007, jour anniversaire de l’entrée des troupes de l’Armée Rouge dans l’Est de la Pologne, en 1939, en vertu des closes secrètes du Pacte Hitler - Staline.

Katyn3.jpgJ’ai été profondément touché par ce film dur, sobre, sombre et tragique qui n’est pas une reconstitution historique made in Hollywood, mais la lecture cinématographique et dramatique par Wajda de l’histoire de ce crime, de ce mensonge et de cette souffrance qui ont ébranlé le peuple et la nation polonaises depuis bientôt 70 longues années. Je viens donc de passer de longues heures avec Krzysztof à discuter du film, de son accueil en France par la critique, la presse et la télévision. De ces discussions passionnées et de mes relectures de l’œuvre de Jozef Czapski est née la trame de cette première lettre consacrée à nos échanges sur l’histoire et la vie des Polonais telles que toi et moi nous les voyons et nous les ressentons.Wajda3.jpg

L’ombre des charniers de Katyn est tombée pendant plus de 50 ans sur les morts et les vivants, sur la Pologne, sur la Russie mais aussi sur l’Occident et sur toute l’Europe issue du cataclysme de la guerre et du partage est-ouest de notre continent. Aujourd’hui, la tragédie de Katyn est passée définitivement dans l’histoire. Elle est enfin passée pour toujours du côté de la lumière, du côté de la vérité, du côté de l’écriture et de la lecture. Voilà l’actualité de Katyn.

En effet, comment concevoir une Europe des peuples, des nations ou des régions si chacun garde pour lui le souvenir et la mémoire de ses souffrances, si chacun reproche en silence aux autres leur ignorance de ses souffrances ou si chacun s’emporte seul contre l’amnésie partielle d’une Histoire qui nous est pourtant commune à tous ?

Comment construire une mémoire commune et partagée si de la Deuxième guerre mondiale nous ne retenons que l’extermination des juifs d’Europe par les Allemands et la terreur nazie ? Comment dialoguer entre Européens si des sujets comme l’agression de l’URSS sur la Pologne en 1939 restent tabous ou secondaires, sous prétexte que Staline s’est retrouvé dans le camp des vainqueurs en 1945 ? Le fait indéniable que les peuples de l’URSS ont payé un très lourd tribut en vies humaines pour la défaite du nazisme doit-il nous empêcher de connaître les vérités sur les errements assassins et impériaux de la politique stalinienne ?

Katyn est entré par ce film au panthéon du cinéma. Katyn appartient pour toujours à cette Elysée de notre mémoire contemporaine que représente aujourd’hui le septième art. Et dans le même temps, Katyn est aussi devenu un objet de consommation culturelle. Ma tante de Hollande, mon cousin de Seattle, ou ma concierge peuvent tous acheter le DVD de Katyn, le visionner sur leur écran plat et s’en faire un avis. Il y a peu encore la tragédie Katyn n’était accessible qu’aux Polonais et aux spécialistes de l’histoire de la deuxième guerre mondiale.

Katyn n’est donc plus un événement contemporain, comme ne le sont plus ni le Goulag, ni Auschwitz, ni Guernica ou Oradour-sur-Glane. La génération responsable ou victime directe rescapée de ces événements est en voie de disparition. Elle n’est plus depuis longtemps aux commandes du monde dans lequel nous vivons. Notre génération n’est pour rien dans l’existence de ces événements tragiques de la première moitié du vingtième siècle. Wajda lui-même du haut de ses 82 ans est déjà et aussi le fils d’un supplicié de Katyn. Il est donc grand temps que nous, Européens, nous nous réappropriions toutes nos Histoires et que nous tentions de manière vivante et adulte d’en faire notre Histoire Commune.

La sortie de Katyn au cinéma est, quant à elle, un événement contemporain qui nous concerne tous, quelles que soient nos origines et nos histoires sur ce continent. Katyn, ce n’est pas, ce n’est plus et d’ailleurs cela ne l’a jamais été, une affaire entre les seuls Polonais et les seuls Russes. Katyn appartient au patrimoine historique commun de tous les Européens.

Bertrand, je vais essayer de te raconter ici ce que le film de Wajda ne raconte pas.

LE CRIME

Moscou. 5 mars 1940. Palais du Kremlin. Le Politburo du Parti Communiste de l’Union Soviétique, présidé par Staline, débat du sort des officiers polonais arrêtés et capturés dans la partie est de la Pologne agressée et envahie le 17 septembre 1939 par l’Armée Rouge. 250'000 militaires polonais sont faits prisonniers. Le Généralissime s’oppose à la libération de 26'000 officiers. Le Général Grigori Koulik, Commissaire adjoint à la Défense, qui commandait le front polonais a proposé de libérer tous les officiers. Le Maréchal Vorochilov, artisan des purges de 1938 et 1939 au sein de l’Armée Rouge qui firent plus de 40'000 victimes, parmi les officiers et le haut commandement soviétique, est lui aussi d’accord pour cette libération.

Mais Lev Mekhlis, homme de confiance et ancien secrétaire particulier de Staline, s’y oppose. Ce Commissaire politique, rédacteur en chef de La Pravda (La Vérité), est l’organisateur de l’Holodomor, la funeste politique stalinienne de 1932 qui entraîna l’extermination par la faim des paysans ukrainiens opposés à la collectivisation des terres. Cette politique fit plus de 6 millions de victimes. Mekhlis maintient que les prisonniers polonais sont infestés d’ennemis de classe dont il faut se débarrasser à tout prix.

Staline s’oppose à toute libération. Après enquête, les Polonais jugés gagnables à la cause bolchevique sont relâchés, sauf les 26'000 officiers suspects qui voient leur sort tranché par le Politburo du 5 mars 1940. Le Chef du NKWD Lavrentiy Béria établit dans son rapport que 14'700 officiers et policiers polonais ainsi que 11'000 propriétaires terriens « contre-révolutionnaires » sont des « espions et des saboteurs, des ennemis endurcis du système soviétique » et qu’ils doivent être jugés et éliminés. Staline fut le premier à signer le rapport, suivi de Vorochilov, Molotov, et Mikoyan. Interrogés par téléphone, Kalinine et Kaganovitch votèrent également « pour » la mort.

Ce massacre programmé dépasse alors de loin, par son ampleur, les éliminations physiques de masse courantes du NKVD. La police secrète est pourtant une habituée du « degré suprême du châtiment », désigné alors par ce sigle terrible de « VMN » ou par l’acronyme « Vychka » mot de code pour signifier l’élimination simultanée de plusieurs victimes, « le gros ouvrage » comme dit Staline.

C’est Vasili Mikhailovich Blokhine, major-général du NKWD, vétéran de l’armée tsariste, tchékiste de la première heure, recruté par Staline lui-même en 1921, qui est désigné par les chefs du Politburo de l’URSS pour mener à bien ces exécutions massives. Cet acolyte du Maître du Kremlin est à la tête du Commissariat rattaché au Département Administratif du Politburo, responsable de la prison de la Loubianka à Moscou et donc des mises à mort décidées par l’instance suprême. Le bourreau en chef des grandes purges staliniennes et sanglantes de 1936 va brouiller machiavéliquement les pistes pour tenter de maintenir à jamais un secret total sur les responsabilités russes de ce crime génocidaire.

Blokhine va prouver qu’il est bien l’homme de la situation. Tout en planifiant l’ensemble de ces exécutions de masses, il va se mettre personnellement à l’ouvrage. Il se rend au camp d’Ostachkow où, à l’aide des tristement célèbres frères Vassili et Ivan Jigarev, exécuteurs féroces du NKWD. Il organise, en bon stakhanoviste de la mort, l’assassinat de 250 personnes par nuit, dans une baraque aux murs bien isolés. Vêtu d’un tablier de boucher et d’une casquette, armé d’un pistolet allemand Walther PPK utilisé par la police criminelle allemande, pour brouiller les pistes, il extermine à lui seul 7000 hommes en 28 nuits. Cet acte de bravoure assassine pourrait faire de ce vaillant communiste un des meurtriers de masse, à l’arme de poing, le plus prolifique de l’histoire humaine.

LE MENSONGE

Le 14 octobre 1992, ce sont les photocopies de cette décision du Politburo de l’URSS du 5 mars 1940, signée de la main de Staline et de ses acolytes, qu’un émissaire du Président de la Russie Boris Eltsine viendra, à Varsovie, remettre au Président Lech Walesa. C’est la preuve indiscutable de l’organisation de ces massacres par le gouvernement de l’URSS. Après 50 années de secret et d’intox sur les responsables de ces massacres, il s’agit enfin du premier document signé de la main de Staline, impliquant directement le Politburo de l’URSS et ordonnant au NKVD de procéder à des exécutions de masses, qui soit rendu public.

Revenons à cette terrible époque. Dès le 10 février 1940, 140'000 polonais, propriétaires fonciers, paysans aisés, artisans et commerçants étaient arrêtés et déportés au Goulag. Enfin plus de 65'000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants furent aussi arrachés à leur terre, leurs maisons, leurs parents, leurs amis. Entre septembre 1939 et juin 1941, les Soviétiques assassinèrent et déportèrent plus de 440'000 Polonais.

Mais les pages de l’Histoire se tournent. Le 22 juin 1941 l’Allemagne envahit la Russie. Le 30 Juillet 1941 le traité soviéto-polonais, signé à Londres, proclame la caducité du Pacte Hitler-Staline de 1939 concernant le partage de la Pologne entre les nazis et les communistes. Les deux pays rétablissent les relations diplomatiques et s’engagent à coopérer dans la lutte contre l’Allemagne nazie. Il est prévu de constituer, sur le territoire de l’URSS, une armée polonaise soumise pour les questions opérationnelles au commandement soviétique. Une « amnistie » - terme étrange et même humiliant, s’agissant de civils et de militaires déportés - est étendue à « tous les citoyens polonais privés de liberté sur le territoire soviétique. »

Août 1941 l’armée polonaise commença à se reconstituer en Russie. Manquent à l’appel les 25'000 hommes des massacres de la Forêt de Katyn. Les Polonais les chercheront en vain pendant des mois dans l’immense prison des peuples que constitue alors l’URSS de Staline. Ils butent sans cesse et sans fin sur les silences et les fausses pistes savamment entretenues par tout un régime de terreur complice de ce crime et solidaire dans le maintien absolu, et à tout prix, de ce terrible secret d’Etat.

Au printemps 1943, nouveau rebondissement de l’Histoire. L’occupant nazi découvre le charnier de Katyn, convoque sur place des spécialistes de douze pays et un représentant de la Croix Rouge Internationale qui tous prouvent, sans aucun doute, la culpabilité des Soviétiques dans ce massacre.

Les Nazis orchestrent alors autour de ce crime une ignoble campagne de propagande antisémite dont ils ont le secret. Ils prétextent l’origine juive d’une partie des cadres du parti bolchevique et du NKWD pour mettre en garde les peuples d’Europe sur le sort semblable que leurs réserveraient les « Judéo-bolcheviques » s’ils arrivaient au pouvoir. « L’anéantissement des juifs pour ne pas être anéanti par eux », c’est le thème qui constitue le cœur de cette infecte propagande allemande sur Katyn.

Les Soviétiques nient farouchement. En décembre 1943, ils réinvestissent les lieux de leur crime où ils mettent en scène leur mensonge d’Etat. Le 24 janvier 1944, une « Commission Spéciale » constituée exclusivement d’experts soviétiques rend ses conclusions : les prisonniers polonais détenus dès 1939 par l’Armée Rouge auraient été affectés à l’entretien des routes dans trois camps à l’ouest de Smolensk. En août 1941, surprises par l’avance rapide de la Wehrmacht, les autorités soviétiques n’auraient pas eu le temps de les évacuer. Les Allemands les auraient alors exécutés pendant l’automne 1941, juste après leur arrivée en ces lieux.

Mais 18 mois plus tard, pressentant le retournement de la situation militaire, les SS auraient imaginé une « provocation » pour imputer à l’Union Soviétique la responsabilité de leur crime. Ils auraient exhumé les cadavres et les auraient dépouillés de tout document postérieur à avril 1940. Enfin ils auraient fait ensevelir une deuxième fois les corps. Cette opération aurait été, toujours selon les Russes, effectuée par un groupe de 500 prisonniers de guerre russes dont des témoignages fiables auraient été recueillis par la « Commission Spéciale ». Forts de leur «mensonge d’Etat », les Soviétiques organisèrent, film à l’appui, une campagne de désinformation et de propagande internationale accusant les Allemands de cette extermination de masse qui, durant des décennies et jusqu’à aujourd’hui encore, fut relayée par les communistes et les progressistes du monde entier.

En mars 1959, 6 ans après la mort de Staline, 3 ans après les dénonciations de ses crimes par le Parti Soviétique lui-même, Chelepine, chef du KGB, adressa un rapport à Khrouchtchev. C’est ce même Khrouchtchev qui avait été en 1940 l’organisateur de la déportation au Goulag des 440'000 Polonais, habitants des territoires occupés en septembre 1939 par l’Armée Rouge. C’est ce même Khrouchtchev qui était devenu entre temps le chef du PC soviétique et le pourfendeur angélique des crimes de Staline.

Avec le plus grand cynisme, Chelepine rappelait dans son rapport le détail du massacre des officiers polonais et se félicitait du succès de sa désinformation, estimant que désormais « les conclusions soviétiques s’étaient profondément enracinées dans l’opinion publique internationale. » En conséquence, il préconisait de détruire toutes les archives concernant l’affaire afin d’éviter « qu’un cas imprévisible puisse mener à la révélation de l’opération réalisée, avec toutes les conséquences désagréables pour notre Etat. » Khrouchtchev donna l’ordre de destruction, mais les archives du Politburo ne furent pas expurgées, personne ne pouvait douter un seul instant à cette époque que toute l’URSS disparaîtrait de la surface de la terre 30 ans plus tard et que les « ennemis du communisme » auraient alors accès à ces archives.

Durant les années 1960 et 1970, l’URSS poursuivit son mensonge d’Etat, allant jusqu’à faire interdire l’érection en Angleterre d’un monument privé à la mémoire des victimes de Katyn. La complicité dans l’étouffement de la vérité autour des massacres de Katyn a été partagée, à des degrés divers, par l’ensemble des élites politiques, des historiens, des médias et des intellectuels européens. Dis-moi Bertrand, quand as-tu vu une seule fois en 40 ans un appel d’un comité pour la vérité sur Katyn appuyé par une liste de politiciens et d’intellectuels célèbres en Occident et faisant la une de nos quotidiens ?

LA SOUFFRANCE

Après 1945, les Russes prétendaient offrir aux Polonais une alliance pour plusieurs siècles entre leurs deux pays. Mais comment une telle alliance aurait-elle pu se bâtir sur une telle atrocité et sur un tel mensonge d’Etat? Le régime communiste né en Pologne de l’occupation soviétique de 1945 s’est toujours aligné sur le mensonge des Russes. Katyn était un mot interdit en Pologne. Ceux qui l’évoquaient pour dénoncer le mensonge russe se voyaient persécutés, privés de leurs droits à une vie normale, emprisonnés ou torturés. L’exil était alors leur seule planche de salut.

Nombreux furent les artistes, intellectuels, écrivains, scientifiques, opposants au régime communiste à continuer la lutte pour la vérité sur Katyn depuis leur terre d’exil. Jozef Czapski fut un des plus renommé de ces opposants. C’est lui qui fut désigné en été 1941, par le général Sikorski pour retrouver en Russie les 26'000 militaires disparus.

Czapski5.jpgJozef Czapski, officier emprisonné au camp de Starobielsk, miraculeusement rescapé de la tuerie, avec 62 de ses camarades, dressera de mémoire la première liste des disparus, qui comporta rapidement plus de 4000 noms. Il consacrera le reste de sa vie à se battre pour imposer la vérité sur Katyn. Son combat commence en juillet 1941, lorsque fut annoncée la constitution de l’armée polonaise sur le territoire de l’URSS avec tous les citoyens polonais présents ou emprisonnés. Il ne s’est jamais arrêté de combattre jusqu’à sa mort en 1993 à 97 ans.

Czapski vivant son exil en France, figure emblématique, référence morale de l’intelligentsia polonaise, peintre et écrivain, francophile passionné, auteur d’un journal personnel de plus de 250 volumes, témoignage lumineux sur le siècle des génocides entre européens et sur la résistance des Polonais aux affres des guerres, des révolutions et des massacres, Czapski nous a laissé une merveille sous la forme d’un petit ouvrage écrit à chaud en 1945 : « Souvenirs de Starobielsk ». Czapski y avoue sa souffrance personnelle, son impuissance et sa défaite. Envoyé à la recherche de ses compatriotes disparus en URSS, il doit faire un rapport négatif au Général Anders chargé par Sikorski de reconstituer une armée polonaise en Russie.

Czapski est de ceux qui énoncent alors une série de faits crus qui détonnent dans l’ambiance générale de 1945. Il est de ceux qui risquent de nuire à la reconstruction de
l’Europe organisée à leur guise par les vainqueurs, les Russes et les Américains, qui ont décidé ainsi du sort de la Pologne à Yalta, sans aucunement tenir compte des aspirations réelles de son peuple. Le monde choqué par les horreurs nazies n’est pas prêt à écouter les victimes d’autres horreurs. Parler d’autres crimes paraît alors déplacé.

Dans Souvenirs de Starobielsk Czapski nous raconte comment, en 1939, lui l’officier polonais, en guerre contre l’Allemagne, a vécu l’attaque surprise de l’Armée Rouge dans le dos de son régiment. Il décrit le déroulement farouche des ultimes batailles contre l’envahisseur venu de l’Est par traîtrise. Il relate le long voyage des prisonniers vers les camps où ils seront détenus. Il évoque la vie quotidienne de ses compagnons d’infortune au camp de Starobielsk. Il nous retrace comment, progressivement, après mars 1940, il voit partir ses amis, le lieutenant Ralski, naturaliste et professeur à l’université de Poznan, le docteur Kempner médecin chef de l’hôpital de Varsovie, Stanislas Kuczinsky architecte qui fut le premier à partir pour une destination inconnue en automne 1939, comme tant d’autres. Le décompte funeste se déroule inexorablement, page par page. On s’attache ainsi à des dizaines de ces figures de prisonniers qui recevront bientôt une balle dans la nuque comme 25'000 autres figures avec qui Czapski passe leur dernier hiver, l’hiver très dur de 1939-1940.

Czapski nous fait aussi le récit détaillé de sa libération et de sa longue et infructueuse recherche des prisonniers disparus dont on est sans nouvelles. Czapski, qui parle couramment russe, mentionne les portes closes, les réponses évasives, les mensonges, les silences gênés qu’il rencontre partout auprès des officiels soviétiques interrogés dans le cadre de son enquête. Il fait état de la réflexion, en fait le seul véritable aveu russe du crime, de Mierkulov, substitut de Beria chef du NKWD qui, interrogé en octobre 1940 sur la possibilité d’utiliser les détenus issus des camps de Kozielsk et Starobielsk comme cadres de la future armée polonaise, déclare : « Non, pas ceux-ci ! Nous avons commis à leur égard une grave faute ».

Les Généraux Sikorski et Anders, l’Ambassadeur Kot et Czapski sont les héros de cette recherche sans espoir. Ils vont rencontrer Staline à trois reprises dans son bureau du Kremlin. Pour retrouver la trace de ses amis disparus Czapski va interroger des centaines de polonais et de russes libérés et de retour des camps du Goulag. Avec une obstination et un courage sans borne il s’impose même au général Nasiedkin, chef de tous les camps qu’il va jusqu’à débusquer dans son PC secret du GOULAG (Direction supérieure des Camps) à Orenbourg. Il dévoile ainsi au monde, 20 ans avant Soljénitsyne, l’existence de l’organisme chargé de centraliser l’administration des camps de la mort de l’archipel du Goulag, tout cela en vain. Il rencontrera même l’officier qui interrogea pour le NKWD, les officiers disparus, le Général Raichman. Mais ce fut toujours la loi du silence qui l’emporta.

Czapski découvrit le fonctionnement véritablement maffieux des plus hautes instances qui gouvernaient l’URSS. L’omerta, pour protéger le secret d’état que représentait alors l’exécution des Polonais fonctionnait sans aucun raté. Staline le premier montrait l’exemple. Le signataire de l’ordre des exécutions mentait avec aplomb et bonne figure aux généraux Sikorski et Anders pourtant devenus ses alliés contre les Allemands. Staline manifestait un grand étonnement et même de l’indignation pour le « retard » que son administration mettait à libérer les 25'000 officiers recherchés. Il donnait des ordres par téléphone devant les Polonais et promis de punir les coupables qui avaient désobéi à ses ordres. Il disait en faire une affaire personnelle.

Staline fit courir toutes sortes de bruits et de fausses informations pour égarer les Polonais. Alors découragé mais tenace, Czapski finit par rédiger un mémorandum qu’il adressa aux Russes et qui finissait ainsi : « La promesse formelle faite par Staline en personne, son ordre formel visant à élucider la question des prisonniers polonais, ne permettent-ils pas d’espérer qu’on pourrait nous indiquer le nom de l’endroit où se trouvent nos camarades ? Ou bien, s’ils ont péri, ne sommes-nous pas en droit de savoir quand et dans quelles circonstances cela a eu lieu ? »

Pas de réponse du côté russe, mais une dernière intox, une ombre de dernier espoir habilement entretenue par les membres du NKWD qui sont affectés à l’Armée Anders : Les Polonais espéraient encore que leurs camarades disparus, déportés dans les îles arctiques lointaines, les rejoindraient en juillet ou en août, c’est-à-dire dans la seule période de l’année où la navigation est possible en ces mers. Le NKWD leur murmurait toujours en grand secret : « Surtout, ne dites rien. Vos camarades arriveront au mois de juillet et d’août ; prenez patience. » Mais les mois de juillet et d’août passèrent et personne ne vint.

A Paris en Juillet 1987, à propos de la terreur et des mensonges staliniens, Czapski déclara : « Alors je suis revenu les mains vides et tout le temps encore je m’entêtais, je ne voulais pas croire, vous savez, tuer à froid des millions de gens qui eux-mêmes ne se sont pas battus contre la Russie me semblait, même en Russie, incroyable. En revenant, je suis naturellement allé tout de suite chez Anders pour lui faire le rapport de mes voyages de recherche et il m’a dit : « Mon cher, tu dois comprendre, moi je suis tout à fait sûr qu’ils ne vivent plus, qu’ils sont morts pour la patrie, qu’on les a tous égorgés. » Puis il y a eu cette découverte des charniers de Katyn. J’ai joué dès lors un rôle assez essentiel puisque j’avais voyagé partout et fait partout des rapports de mes contacts avec les grands du communisme - j’ai défendu tout simplement la thèse élémentaire que ce sont les Russes qui l’ont fait. »

Cher Bertrand certes j’ai été long. Mais comment faire autrement quand il s’agit de décrire les méandres profonds de l’âme humaine ? La Terreur bolchevique est montée des entrailles de l’histoire et de la Russie. Elle édifia une dictature fondée sur l’extrême violence et le mensonge. Tout en s’accrochant aux symboles émotionnels de la révolution des pauvres contre les riches et par-dessus tout au drapeau rouge, elle put se présenter ainsi longtemps en championne de la cause du peuple et des ouvriers avant que toute cette tromperie sanglante ne s’écroule, juste après 70 ans d’une existence cruelle.

Bertrand, je me pose souvent cette question idiote. Est-ce que des types dans notre genre, dans de telles circonstances, coupables d’individualisme et de manque d’enthousiasme pour le productivisme, amoureux de la liberté d’écrire, n’auraient-ils pas, eux aussi, fini au fond d’une fosse commune, les mains liées derrière le dos, une balle logée dans la nuque ?

Toutes mes amitiés, Vieux Frère. Ton dévoué Philip Seelen.

Andrzej Wajda. Katyn. DVD. Editions Montparnasse.

21.11.2010

Ciné jeune public

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À la 23e édition du Festival international de Bellinzone : une ouverture sur le monde par le cinéma.

Zoom sur cinq jeunes musiciens sortis des bidonvilles de Caracas grâce à un réseau d’orchestres classiques de haut niveau. Gros plan sur une anorexique milanaise dont la maladie reflète les carences relationnelles d’une société gavée. Travelling dans le dédale populeux de Taipeh où la quête d’amour d’un Roméo romantique prend des allures de polar cocasse: une semaine durant, le jargon du cinéma a fait florès à la 23e édition de la Castellinaria.
À l’affiche: plus de quarante films venus du monde entier, choisis pour leurs qualités documentaires, mais aussi artistiques, et présentés, en priorité, à une centaine de classes tessinoises des degrés primaire et secondaire.
Ainsi que l’explique Giancarlo Zappoli, directeur artistique de la manifestation, les films sont sélectionnés selon deux lignes directrices. « Pour les enfants de 6 à 15 ans, nous donnons la priorité aux œuvres qui permettent aux enfants une meilleure identification individuelle dans leur environnement familial et social. Et pour les plus grands, c’est plutôt sur l’ouverture au monde et aux multiples cultures et modes de vie que nous insistons. »
Autant dire que la Castellinaria relève à la fois de l’initiation au cinéma style Lanterne magique, en marge des grands machines commerciales, mais aussi de l’aperçu documentaire international genre Visions du réel. Interactif, le festival combine découvertes et débats, ateliers et expositions. Cette année, ainsi, deux grandes figures du cinéma et de la littérature « jeunesse » étaient à l’honneur, avec Michel Ocelot (célèbre pour sa série de Kiriku) et Gianni Notari, cinéaste et écrivain
Pour cette édition, 4920 élèves ont assisté aux projections des compétitions, pour un total de 250 classes. Deux jurys d’enfants italophones attribuent les prix des compétitions définies par classes d’âge (6-15ans et 16-20 ans). Les enseignants des classes qui assistent à la compétition des plus jeunes participent à une rencontre explicative avec le directeur du Festival avant le début de la manifestation. Ils ont à disposition des fiches pédagogiques à partir desquelles ils peuvent préparer le débat sur le film qu'ils ont choisi de voir. Aux jurys italophone s’ajoute un jury romand du prix « hors les murs » emmené par deux enseignants cinéphiles de Colombier et Saint-Imier. Dans la même optique d’ouverture, on relèvera la projection de l’intégrale de Romans d’ados de Béatrice Bakhti, qui a suscité beaucoup d’intérêt parmi le jeune public tessinois
Allegro3.jpgEgalement ouvert au public « adulte », le festival se déploie le soir en « événements ». En point de mire mardi soir: la première d’  Allegro crescendo de Cristiano Barbarossa, précéd ée par un petit concert de cordes rassemblant, autour du jeune violoncelliste vénézuélien Jonathan Guzman, une trentaine d’ados tessinois ; et la remise du Castello d’oro au célèbre réalisateur italien Pupi Avati, avant la présentation de son nouveau film La sconfinata giovinezza, évoquant la détresse d’un couple frappé par la maladie d’Alzheimer.
Ainsi que le relève encore Giancarlo Zappoli, la Castellinaria, roulant sur un budget modeste (270.000) et grâce à de nombreux bénévoles, prépare indéniablement un nouveau public mieux informé et plus ouvert, en matière de cinéma, qui se retrouvera plus tard au Festival de Locarno…
Une telle manifestation donnera-t-elle des idées aux enseignant vaudois en la matière ?

Entre malaise et joie de vivre
C’est un poncif que d’évoquer la déprime des jeunes d’aujourd’hui, et c’en est un autre que de chanter ceux qui positivent. Or cette antinomie se retrouve dans le palmarès de la Castellinaria, dominé par The Dreamer de l’Indonésien Sang Pemimpi (Castello d’or de la section 6 à 15 ans), Devil’s Town du Serbe Vladimir Paskaljevic /Prix Tre Castelli pour les 16 à 20 ans), et un prix du public partagé entre Allegro crescendo (A slum Symphony) de Cristiano Barbarossa, tonique approche documentaire d’une action sociale et musicale hors norme au Venezuela, et London River, le dernier film plus grave de Rachid Bouchared.
Pozzi.jpgMême oscillation entre deux de nos coups de cœur : côté drame d’époque, avec Maledimiele, portrait infiniment sensible d’une jeune anorexique en milieu bourgeois milanais, remarquablement campée par la jeune Benedetta Gargari, sous la direction de Marco Pozzi, réalisateur au regard aussi inventif que tendre ; et côté comédie, non moins originale, avec Au revoir Taipeh, premier long métrage du Taïwanais Arvin Chen, qui se plaît à jouer avec les clichés du roman noir et des téléfilms à l’eau de rose en racontant l’histoire d’un amour naissant dans la grouillement de la ville immense où chenapans minables et braves gens se rencontrent dans de folles embrouilles - un vrai bonheur !

18.11.2010

D'amour et d'humour

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Hommage à Pupi Avati à la Castellinaria de Bellinzone; présentation de son dernier film, Una sconfinata giovinezza, sur le thème des tribulations liées à la maladie d'Alzheimer;  et découverte du premier long métrage d'un  jeune réalisateur taïwanais, Arvin Chen: Au revoir Taipeh.

Si les journées sont réservées aux projections visant le jeune public, avec le double concours (les 6-15 ans et les 16-20 ans) soumis au  jugement  des jurés adolescents, les soirs de la Castellinaria sont voués à des événements concernant l’audience élargie des adultes, et c’est à cette enseigne que, mercredi soir, hommage fut rendu à un vieux routier du cinéma italien contemporain, assez peu connu dans nos contrées francophones mais populaire en Italie: le réalisateur Pupi Avati, qui fit ses débuts à la trentaine, en 1968, avec Balsamus, l’homme de Satan, a réalisé depuis lors plus de trente films, tels La maison aux fenêtres qui rient, succès dans le genre fantastique, Le témoin du mari ou Un cœur ailleurs, films largement reconnus dans les années 90. Scénariste également abondant, Pupi Avati a notamment cosigné (avec sergio Citti) le sulfureux Salo de Pasolini et la série télévisée de Hamburger Serenade. Or c’est pour l’ensemble de son œuvre qu’un Castello d’or lui a été remis hier, avant la projection d’Una sconfinata giovinezza, son dernier film présenté en première internationale.

Thème important (la maladie d’Alzheimer déchirant un vieux couple), bons acteurs (Francesca Neri et Fabrizio Bentivoglio), scénario solide autant que le dialogue: ce film traitant d’amour autant que de maladie, et d’enfance retrouvée autant que de détresse, en impose par le savoir-faire d’un artisan plus que par son originalité ou ses qualités plastiques. N’empêche : l’émotion est au rendez-vous dans cette chronique d’un couple plutôt brillant que frappe soudain la maladie d’Alzheimer dont Lino, ancien journaliste sportif de renom, est victime au grand désarroi de Chicca, qui subit sa métamorphose avec un mélange d’effroi et de sollicitude maternelle. Dans l’un des plus beaux moments du film, nous voyons Lino, à plat ventre sur une piste tracée sur le sol à l’image du Giro, tel qu’il y jouait avec ses compères enfants, enfin rejoint par Chicca dont la tentative de l’intéresser aux jeux électroniques a été vaine. Enfin c’est une lancinante histoire d’amour que raconte Pupi Davati, qui dit s’être inspiré de tribulations vécues par ses proches.

 

Une comédie épatante

Ainsi que l’a  relevé le présentateur du premier long métrage du réalisateur chinois Arvin Chen (né à Boston mais installé à Taipeh), lors du débat suivant la projection d’Au revoir Taipei, la comédie est un art plus difficile qu’il ne semble au premier regard, dont un Lubitsch est la meilleure preuve. Or on pense à certaines idées narratives de Lubitsch, ou d’Hitchcock, en suivant l’histoire du jeune Kai, amoureux d’une fille installée à Paris et ne pensant qu’à la rejoindre à grand renfort d’apprentissage du français, avant de se trouver mêlé à un imbroglio doucement mafieux qui donne prétexte à un délicieux gorillage du film noir et autres téléfilms sentimentaux. Détaillant une frise de personnages avec autant de précision que de malice, du flic mal barré dans sa vie privée aux petits malfrats évoquant les Pieds Nickelés, le jeune réalisateur parvient à combiner une véritable histoire d'amour naissant, avec sa part de grâce intime,  dans le tumulte de la grande ville où tout le monde se presse, se compresse et bouffe tout le temps force raviolis…

Très bien construit, très maîtrisé dans sa forme et son rythme, Au revoir Taipeh est le type même du film d’auteur  qui joue, tout en légèreté, avec tous les standards du cinéma populaire joyeusement revisités, sans violence ni démagogie…     

Bellinzone. Castellinaria, 23 e édition, du 13 au 20 novembre.

Infos : http://www.castellinaria.ch/

17.11.2010

Cinéma jeune public à Bellinzone

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Entre joie de vivre et difficulté d'être: deux films remarquables à la Castellinaria de Bellinzone, 23e édition du Festival international pour jeune public.  

Débarquer à Bellinzone un jour de novembre pluvieux, après avoir traversé les vallées encaissées du Gothard aux crêtes neigeuses transies par le vent du nord, n’a pas de quoi réjouir la bête, et c’est pourtant l’âme radieuse que la journée de mardi s’est achevée pour nous à l’enseigne de la Castellinaria, 23e édition du Festival international de cinéma jeune public, avec la projection, devant une salle comble, d’Allegro crescendo de Cristiano Barbarossa, captivante approche documentaire d’une action sociale et musicale hors norme, fondée au Venezuela dans les années 70 et désormais célèbre dans le monde entier.

Allegro3.jpgPour raconter l’histoire des Orchestres de jeunes du Venezuela, fondé par José Abreu Anselmi et touchant actuellement quelque 300.000 jeunes musiciens issus de milieux défavorisés, le réalisateur italien Cristiano Barbarossa a suivi, pendant cinq ans, la trajectoire de quelques adolescents filles et garçons dont l’un d’eux, Jonathan, actuellement maître de violoncelle, était présent à la projection de l’Espocentro. Plus précisément, le jeune Vénézuélien a lancé le concert pour cordes préludant à la projection, en compagnie d’une trentaine d’ados tessinois, avec un extrait du 4e Brandebourgeois…

Allegro2.jpgQuant au film de Barbarossa, loin de se borner à un banal documentaire, il captive le spectateur en faisant, des jeunes musiciens sortis des favellas de Caracas (le titre anglais est Slum Symphony), de véritables personnages de chronique sociale

observés dans leur vie quotidienne, sur fond de pauvreté et, parfois, de violence. Au nombre des scènes les plus terribles du film, on voit ainsi Jonathan, momentanément engagé dans l’armée, venir en aide à son frère aîné délinquant dont une jambe vient d’être amputée à la suite d'une fusillade. Jonathan lui-mêne a pu échapper au cercle vicieux de la pauvreté, des expédients, de la drogue et de la violence, par la musique et par sa participation à l’orchestre de Gustavo Dudamel qui jouera à un moment donné – autre séqence combien émouvante du film – sous la baguette de l’immense Claudio Abbado.

Allegro1.jpgRien pour autant, dans le parcours des jeunes musiciens – dont quelques-uns seulement « perceront » au niveau international – de l’exaltation de success stories. Là n’est pas le propos. Bien plus important aux yeux du cinéaste : la façon dont chacun, des enfants aux adultes (telle la formidable Carmen faisant office de recruteuse et d’éducatrice), participe à cette aventure collective lumineuse. Au bilan final, on apprendra que le petit Fabio, dont le développement a été freiné par des difficultés personnelles, a laissé tomber la musique, tandis qu’une de ses camarades violonistes joue le concerto de Sibelius avec Claudio Arrau, mais celle.ci n’est pas valorisée plus que celui-là par la caméra de Cristiano Barbarossa. De la même façon que le montage du film lui-même se construit et se rythme musicalement, si l’on peut dire, c’est en fin de compte à la gloire de la musique elle-même, reflet de la musique de vivre, que se donne ce généreux et tonique Allegro crescendo, comme porté par autant de belles personnes…

 Si la musique, pas plus que l’art en général, n’a jamais suffi à régler les problèmes liés à la pauvreté et à l’injustice, le bien-être matériel n’est pas garant pour autant de vie essentiellement meilleure, comme l’illustre le beau film de Marco Pozzi, Maledimiele, projeté ce mercredi matin au cinéma Forum devant  quelques centaines de grands ados très attentifs, réceptifs et réactifs dans le débat avec le réalisateur à la fin de la projection.

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De la difficulté de vivre

Le motif central de ce film, très représentatif du nouveau cinéma italien, est l’anorexie dont souffre Sara, la jeune protagoniste (magnifiquement interprétée par Benedetta Gargari), et pourtant le regard du réalisateur porte au-delà de cette pathologie typique des maladies de civilisation contemporaines : sur les relations affectives en milieu aisé et le mal de vivre de beaucoup de jeunes d’aujourd’hui.

Très étonnant cependant : que rien de mortifère, moins encore de morbide, no de moralisant non plus,  ne se dégage du film lui-même, dont la construction des plans et l’image révèle un poète de cinéma rigoureux et constamment inventif, qui exprime énormément par l’image et cisèle un dialogue à la fois sobre et hypersensible.

Si Marco Pozzi est parti d’une enquête qu’il a réalisée, il y a quelques années, sur les problèmes liés à l’anorexie des adolescents, Maledimiele  n’a rien non plus d’un film documentaire conventionnel : tous ses personnages ont la consistance de figures romanesques, et tous les milieux évoqués, du noyau familial de Sara à son lycée, ou de la galerie de photo où expose sa mère au cabinet d’oculiste de son père, se dégagent de la simple illustration. D’une extrême tendresse dans sa façon de détailler les relations humaines, Marco Pozzi n’en fait pas moins un grand film sur le manque d’attention entre très proches, ou plus exactement sur la solitude de chacun dans un monde où les individus sont de plus en plus atomisés sous les dehors d’une parfaite normalité Ainsi Sara, dont la maladie va crescendo, est-elle à la fois figure symptomatique et révélatrice d’un malaise général.

On pense parfois à Alain Cavalier au fil des plans très épurés de Maledimiele, dans ses parties les plus poétiques, et parfois aussi au Bergman de Cris et chuchotements, dans ses parties confinant au vertige psychique ou à l’onirisme.

Cela étant, Marco Pozzi est d’une nouvelle génération, et son film reste très italien, mais sans  aucune  complaisance genre « feuilleton » qui pourrit l’univers télévisuel brocardé par les « pères », de Pasolini à Fellini...

Et dire que d’aucuns prétendent que plus rien n’est à attendre du jeune cinéma…              

Bellinzone. Castellinaria, 23 e édition, du 13 au 20 novembre. Infos :  http://www.castellinaria.ch/

04.11.2010

Lionel Baier voit double

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À voir aujourd'hui au cinéma Capitole, à Lausanne, sous l'égide de la Cinémathèque: deux nouveaux films de Lionel Baier. À 19h, Toulouse, et à 21h. Low Cost (Claude Jutra), découvert cet été au Festival de Locarno. Entrée gratuite, sur réservation...

 

Baier10.jpgCommencé en juin dernier, achevé à la veille de sa projection  par l’auteur dans sa chambre d’hôtel à Locarno, Low cost, entièrement tourné avec un téléphone portable, durant une dizaine d'année,  constitue plus qu’une performance acrobatique : un véritable poème cinématographique, à la fois rapide et léger, mais non moins grave et juste dans son évocation du bilan existentiel prématuré d’un protagoniste (David Miller) averti de la date de sa mort.

Ce David est un avatar évident de Lionel Baier, mais le petit jeu des identifications est sans importance dans ce chant à la mémoire s’efforçant de capter la beauté fugace du monde et de rassembler les images d’une vie ressuscitée magiquement par le cinéma.

De Cabourg (!) à Lausanne et de Paris à certain pont de Montréal d’où Claude Jutra, le cinéaste quebecois atteint d’Alzheimer s’est jeté, au fil de rencontres (le frère de David, sa mère, un ancien ami, un stoppeur, d’autres encore), de remémorations et de séquences multipliant les effets de réel, sans oublier la superbe bande-son (peut-être juste un peu trop belle par rapport au grain de l’image, a remarqué Renato Berta dans le débat suivant le film…), Lionel Baier est parvenu à transcender les limites de son outillage minimal au fil d’une narration éminemment cinématographique.

À la réflexion sur le « bon marché » de nos vies, qui le « retourne » bonnement par le truchement de l’attention poétique à l’instant, s’allie une sorte de ressaisie phénoménologique du prix de la vie, précisément, pleine de tendresse et d’humour aussi. Bien plus abouti que le même exercice accompli l’an dernier par Pippo Delbono, Low Cost (Jutra) nous emmèene plutôt, sans imitation ni pastiche, du côté du dernier Godard de Film socialisme  ou d’Alain Cavalier dans son Filmeur, avec une patte vive qui n’est que de Lionel Baier, poète de cinéma…       

 

Image: La très mauvaise captation, ci-dessus, prise au portable (!) dans la salle de projection de Locarno, représente Pierre Chatagny, acteur principal de Garçon stupide, retrouvé par David Miller sur une route de France  en stoppeur plaidant pour la compassion...   

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