11.04.2011
Au miroir de la Princesse de Clèves

Belle découverte à Visions du réel : le premier film de Régis Sauder, à fort potentiel de succès public.
Une rumeur élogieuse précède l’arrivée d’un film effectivement passionnant, par son thème, et de très belle réalisation, signé Régis Sauder et intitulé Nous, Princesse de Clèves. Réalisé avec une dizaine de jeunes filles et garçons préparant leur bac dans un lycée de la banlieue de Marseille, ce premier « long » de Régis Sauder, présenté à Nyon dans la section « Etat d’esprit », impressionne par sa justesse de ton, son intelligence sans pédantisme et la sensibilité avec laquelle l’auteur film les lycéens, leurs profs et aussi les parents de certains d’entre eux.
La lecture en classe de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, présenté aux lycéens comme le premier chef-d’œuvre du roman français (« bôf », entend-on d’avance, en écho au beauf présidentiel Sarkozy qui a karchérisé la Princesse à deux reprises…), lequel est aussi une histoire d’amour et d’intrigues sociales nous concernant tous («ah bon ?»), constitue le motif central du film. Mais rien de fastidieux dans cette approche où les jeunes lecteurs deviennent eux-mêmes acteurs de scènes dont ils ont mémorisé des fragments en rapport plus ou moins direct avec leur vie personnelle. Aurore, ainsi, se dit proche de la Princesse de Clèves parce qu’elle aussi a un ami attitré et « des tas de petits Nemours » qui lui tournent autour. Ou c’est Albert, le jeune homo-qui-s’assume, découvrant dans le roman les nuances distinguant la discrétion de l’hypocrisie.
Quoi de commun entre la vie galante à la cour du roi Henri II et la banlieue multiraciale où le film est tourné ? Une scène le suggère : celle où tel père musulman s’identifie à Madame de Chartres chaperonnant sa fille tentée par les plaisirs du monde… et la fille du moraliste de lever les yeux au ciel en avouant sa difficulté de parler de ce qu’elle vit réellement avec ses parents.
Si l’idée de Régis Sauder s’inscrit dans le sillage de L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche, sa réalisation se distingue de cette «fiction » d’un Marivaux joué en banlieue parisienne grâce à son aperçu plus pénétrant sur le milieu social, l’empathie de son regard, et du fait aussi d’un travail de cinéaste accompli sur la « mise en scène » et le montage.
Dans la foulée, s’agissant de « cinéma du réel », un tel film est égalemnt l’occasion de se rappeler que la meilleure littérature, ou le grand art, sont aussi « réels », voire parfois plus, que notre réalité quotidienne. Cela montré sans peser, et avec beaucoup de tendresse.
Nyon. Festival Visions du réel. Nous, Princesse de Clèves, de Régis Sauder : Mardi 12 avril, au Théâtre de Marens, à 17h, et mercredi 13 avril, à la Salle communale, à 20h
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10.04.2011
Le tueur sans visage

Découvert au festival Visions du réel : El Sicario, de Gianfranco Rosi. Le récit terrifiant d’un exécuteur des « narcos » mexicains.
Le sicaire, dénomination française « littéraire » du tueur à gage ou, antérieurement, de l’assassin (du mot latin sica désignant un poignard à lame recourbée), apparaît ici comme un homme au visage dissimulé par une voile noir, dans une chambre de motel de la zone frontière entre States et Mexique, où il a souvent « opéré », et qui s’y tiendra au fil d’une confession hallucinante durant laquelle il ne cesse d’illustrer ses propos par des dessins schématiques.
El sicario a été, durant une vingtaine d’années, l’exécuteur des basses œuvres de celui qu’il appelle El Padron, le patron qui est à la fois son père et son maître, son Dieu et son Diable et qui règne sur une fraction du cartel de la drogue. Le sicaire a été recruté très jeune, dans un lycée où les gens du cartel l’ont approché avec quatre autres jeunes gens, auxquels, après une fête, ils ont proposé de convoyer des voitures évidemment « chargées », destination El Paso. Trois ans après ces débuts, qui lui ont permis de se payer immédiatement les seules Reebok du lycée, le garçon s’est retrouvé en fac et soudain confronté à un conseil de famille (treize personnes à la maison) qui a remis en cause son activité illicite subodorée par la mère, laquelle en est devenue malade. On le menace alors de l’envoyer à l’armée, ce qu’il esquive en entrant dans une école de police où ses « contacts » lui permettent d’entrer en dépit du fait qu’il est encore mineur et qu’il se drogue. Comme le lascar « assure » physiquement, il va donc accomplir sa formation de tueur dans le cadre de la police – ce qui n’est pas contradictoire puisqu’il nous a révélé, dès le début de sa confession, qu’un « narco » peut tout se payer : police, douaniers et tutti quanti. Initié de jour au tir, à la chasse aux narcos et à la psychologie criminelle, il fait le mur la nuit pour ses activités poursuivies de criminel aux ordres des narcos…
La dramaturgie du Sicario de Gianfranco Rosi est minimaliste, qui s’en tient au récit du sicaire, assis avec son bloc de dessins ou se levant parfois pout mimer une scène d’exécution. Des plans extérieurs alternent avec le récit, comme en contrepoint figurant les lieux évoqués.
Tout cela pourrait être monotone ou même assommant. Or nous suivons le récit minutieux du sicaire, à tout instant illustré par les dessins compulsifs du personnage, comme une espèce de roman sadien sur l’Obéissance absolue au Crime absolu symbolisé par El Padron. Les détails accumulés au fil du récit sont d’autant plus saisissants qu’ils sont exposés avec une sorte d’objectivité scrupuleuse, en vertu du Scrupule essentiel présidant à l’efficacité du professionnel engagé dans une structure de crime organisé. C’est valable pour les circonstances détaillées de la torture, dont rien ne nous est épargné, autant que pour les lois générales de l’Organisation.
Le récit du sicaire n’est pas, évidemment, une grande nouveauté du genre, mais le ton, la manière, le contraste vertigineux entre la précision toute calme, parfois presque didactique (dessins à l’appui) de son témoignage, et les abominations qu’il rapporte, donne un relief tout particulier à celui-là.
Et puis il y a le côté documentaire du document. Découvrir comment les écoles de police mexicaines forment de grands professionnels, dont une partie est déjà recrutée par les narcotrafiquants, est évidemment intéressant. Tout ce que raconte le sicaire sur les accointances entre le pouvoir, parfois au plus haut niveau, et le crime organisé, est également édifiant. Ainsi apprend-on l’existence d’innombrables maisons « sécurisées », surveillées par des policiers infiltrés, qui contiennent des centaines de séquestrés ou de cadavres…
Il faut préciser alors que le sicaire, quand il s’exprime devant la caméra, est un homme en cavale sur la tête duquel est fixé un contrat de 250.000 dollars. Après une période de doute et de prise de conscience, le tueur, en proie au cauchemar du souvenir, raconte comment il a été amené, après avoir été sauvé de justesse d’une exécution prévisible, à se retrouver dans un groupe d’évangélisation qui lui a fait connaître les transes de la foi partagée et de la prière collective, des larmes et du repentir véhément, préludant à sa rencontre finale avec Dieu, nouveau Patron auquel il s’est entièrement abandonné pour recommencer sa vie à zéro. Depuis 2008, plus de 8000 personnes ont été assassinées à Juarez, la ville la plus violente du monde…
El Sicario. Production France / USA. Gianfranco Rosi, d’après un article de Charles Bowden.
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08.04.2011
L'île mystérieuse

Ramòn Giger, dans son premier film, Eine ruhige Jacke, explore les chemins bordés d'abîmes de la relation avec Roman Dick, autiste de son âge. À découvrir à Vision du réel.
Il n’a pas trente ans, il porte le nom d’un musicien mondialement connu dans le domaine du violon d’avant-garde, mais son premier film n’est en rien d’un « fils de», marqué par l’affirmation d’un regard et d’une qualité d’expression uniques. Nom : Giger, fils de Paul. Prénom : Ramòn. Prénom de l’autiste auquel il a consacré Eine ruhige Jacke : Roman.
Mais qui est donc Ramòn ? C’est ce qu’on se demande en découvrant le portrait en mouvement de Roman. En même temps que chacun se demande devant ce miroir vertigineusement proche et fuyant d’un film qui fait sentir beaucoup plus qu’il n’explique: et toi, Madame, Monsieur, qui es-tu ?
Ramòn Giger est né le 2 décembre 1982 dans un bled du canton d’Appenzell. Il a deux frères plus âgés que lui, d’un autre père, et une sœur adoptive de son âge. L’évocation de son enfance, dans une ferme bohème de la région de Wald, lui inspire un large sourire. Comme l’ « échange » scolaire qui lui a fait passer une année à Los Angeles où, grand diable, il a pu assouvir sa passion du basket. Auparavant, il avait nourri d’autres rêves d’enfant en rupture avec l’univers « artiste » de papa : dès six ans, celui de devenir fermier, ou encore pêcheur…
De retour des States, dont le séjour le mûrit, Ramon poursuivit ses études à Saint-Gall et dès l’an 2000 à Bâle, à l’école d’arts visuels. Voilà pour le cursus apparent, qui ne dit rien de tout un monde qu’on devine entre les lignes, ou plutôt entre les signes, du premier et seul film que Ramòn, fils d’Ursina, a tourné jusque-là. « Mais ce ne sera pas le dernier », sourit-il encore. Et d’évoquer son désir d’achopper à un portrait du père avec lequel, on le sent, les relations n’ont pas toujours été faciles, même s’il se dit très attaché à lui.
Quant à son ralliement au monde « artiste », il s’est opéré quand l’impératif de défendre sa patrie, à vingt ans, s’est transformé en période de service civil durant laquelle il a découvert l’univers de l’autisme dans une institution soleuroise spécialisée, fondée dans les années 60 à Roderis. C’est alors que Ramòn a rencontré Roman et que le thème de son film a germé du même coup.
Or Ramon est lui-même une partie du thème du film consacré à Roman. Et ce que nous découvrons à notre tour, en regardant Eine ruhige Jacke, est bien plus qu’un documentaire «sur l’autisme». Ce film traite en effet, d’une façon beaucoup plus large et profonde, de notre relation avec les autres, mais aussi avec nous-mêmes, avec la nature, avec ce que nous appelons la normalité et ce que beaucoup appellent encore les « anormaux ».
L’autisme pose, évidemment, la question de la communication : Roman, en effet, ne parle pas avec des mots. Et ça fait peur. Tout de suite, beaucoup seront tentés de trouver une explication causale rapide. Naguère on disait : sûrement la faute de la mère…
Tandis que Ramon, illico, pose la question du préjugé. Et ne se contente pas d’une réponse abstraite mais la vit « sur le terrain », en relation avec les autres. Le thérapeute-forestier Xaver Wirth (1953-2009) va jouer, alors, un rôle essentiel dans ce rapport vivant, intense, souvent poignant, avec le jeune autiste extrêmement présent à certains moments, ou semblant l’être. Participant lui-même au film, et filant tout à coup comme un lutin dans la forêt ou vers Dieu sait quel labyrinthe chaotique qu’il filme lui-même avec la caméra de Ramon. Pour aller où ? Et toi, Madame, Monsieur, tu vas où ?
Après les six mois de tournage du film (90 minutes de prises signées Ramon, 30 minutes signées Roman, 74 minutes au final), les deux compères ont fait ensemble un grand voyage. Très forte expérience, selon Ramon, qui commente très prudemment, cependant, la vraie nature de sa relation avec Roman. «Je pourrais appeler notre lien : confiance. Mais c’est un sentiment plus qu’un savoir… »
Un sentiment qui va de pair avec celui qui se dégage du film consacré par Ramon à Roman : que celui-ci n’est pas qu’un autiste mais, comme nous tous, Madame, Monsieur, une « personne totale »…
Dates de Ramon Giger
Naissance. 2 décembre 1982
1997-98 Séjour aux Etats-Unis.
2000 Installation à Bâle, qu’il dit désormais « sa » ville.
2004 Rencontre de Roman Dick
2007-2008 Tournage de Eine ruhige Jacke
Nyon. Visions du réel. Eine ruhige Jacke sera projeté, au Capitole 1, le 8 avril à 16h.30 et le 10 avril à 14h.30 en la même salle.
00:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, autisme
04.04.2011
Du réel plein la vue

Dès demain et jusqu’au 13 avril, la 17e édition du festival internationaldu documentaire
de Nyon se fait reflet du monde actuel. L’éclairage de Luciano Barisone.
« Laissez venir l’immensité des choses », écrivait le grand Ramuz, et Luciano Barisone, nouveau directeur de Visions du réel, pourrait dire la même chose à l’instant d’ouvrir, avec son équipe, une fenêtre panoramique sur le monde tel que le perçoit et le transmet le cinéma du réel.
Le cinéma du réél, en avant-première (gratuite) du festival, ce sera par exemple le regard original du jeune réalisateur Nicolas Steiner sur la tradition populaire suisse des combats de reines. Ou ce sera, en ouverture, avec Pequenas voces (Petites voix) de Jairo Carrillo et Oscar Andrade, une chronique inédite de la guerre civile colombienne vue par des enfants. (lire encadré).
On l’a dit et répété : le film documentaire n’est plus le genre mineur qu’il fut souvent, didactique ou simplement illustratif. « L’intérêt du thème n’est qu’un des critères de notre sélection », précise Luciano Barisone qui a vu lui-même plus de 1000 des 3000 films visionnés par ses collaborateurs. « L’originalité du filmage, la qualité cinématographique des films compte aussi pour beaucoup. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que les réseaux du cinéma s’intéressent de plus en plus à cette production, autant que la télévision. »
Exemple éloquent, annonçant l’apparition d’un nouveau réalisateur suisse du nom de Ramon Giger: le film extrêmement troublant, voire bouleversant, intitulé Eine ruhige Jacke et consacré à un jeune autiste accueilli dans une ferme de montagne par un forestier et les siens. Rappelant le docu-poème du Lausannois Germinal Roaux filmé avec un trisomique, cet ouvrage tient de l’implication plus que de l’explication, où les détails révélateurs saisis par le réalisateur nous font mieux comprendre une situation humaine vertigineuse.
«On a pu dire que la vérité gît dans le détail », relève encore Luciano Barisone, « mais le détail qui éclaire et signifie ». Et de citer, dans Ivan and Ivana de Jeff Silva, la situation particulière de deux Kosovars qui ont fui les bombardements de l’OTAN en 1999 et se retrouvent aux USA confrontés à un «rêve américain» en déglingue.
Autre travelling urbain violent sur une sorte de ville-monde barattée par le rythme dément de la bande-son : Abendland, long métrage en compétition de l’Autrichien Nikolaus Geyrhalter, exclusivement constitué d’épisodes nocturnes alternant tel affrontement de policiers et d’écologistes anti-nucléaires et telle rave party monstrueuse, tels drames, chantiers titanesques ou scènes de crime…
Entre compétition et nouvelles sections, ateliers (avecJosé Luis Guerin et Jay Rosenblatt) et rencontres-débats, cette nouvelle édition de Visions du réel promet une quantité de découvertes ou de retrouvailles. On attend impatiemment, ainsi, le retour d’Alexandre Sokourov dans Il nous faut du bonheur, filmé dans la campagne du Kurdistan.
Enfin un souci majeur de Luciano Barisone est la transmission en aval, vers les jeunes générations. À cette enseigne s’inscrit le docu que la rumeur acclame déjà, intitulé Nous, Princesse de Clèves, où Régis Sauder, après la mémorable Esquive d’Abdellatif Kechiche, applique la même recette du classique joué par des lycéens marseillais d’une banlieue « sensible »…
Nyon, du 7 au 13 avril. Infos : Visionsdureel.ch
Reines d’un jour
Rien de lourdement folklorique dans le regard que porte Nicolas Steiner sur les tenants individuels et les aboutissants collectifs est festifs d’un combat des reines, filmé en noir et blanc « chaleureux » avec une patte à la fois leste et marquante. Du petit môme se faisant lécher le museau par la reine que les siens préparent avec un soin jaloux, à l’arène où douze mille aficionados se déchaînent en (plus ou moins) connaissance de cause, en passant par les jeunes débarqués à moto qui expliquent le topo au citadin de passage, ou les vieux armaillis qui en ont vu d’autres, le combat des reines est ici détaillé et magnifié sans esthétisme complaisant, avec une « touche humaine » qui englobe les formidable bêtes aux noms épatants.
Ceux qui y ont assisté le savent : ce genre de spectacle peut être fastidieux pour le non-connaisseur. Or il ne fait pas ici que s’animer par le montage du film alternant ellipses et ralentis : il devient ballet visuel aux images fortes et belles.
Théâtre de Marens, le 6 avril à 19h.30. Entrée libre
Les enfants et la guerre
L’obscénité de la guerre, ici détaillée par le dessin d’un gosse soudain amputé d’un bras ou d’une jambe, ou d’une village réduit à un tas de ruines par une attaque aérienne, apparaît en crescendo, et voix à l’appui, dans Pequenas Voces de Jairo Carrillo et Oscar Andrade, film d’animation entièrement conçu à base de dessins d’enfants.
La guerre civile en Colombie, qui aboutit au déplacement forcé de plus d’un million d’enfants, et qui fut marquée par l’enrôlement de nombreux ados, se trouve racontée par quelques « petites voix » marquant le contraste entre une certaine idylle paysanne des familles, et la violence des militaires des deux bords. Sous le regard des enfants, cette frise de la vie en Colombie n’a rien pour autant de systématiquement dramatique : au contraire, le film est tissé de malice et de drôlerie, comme si la vie était plus forte que la folie des hommes.
À noter enfin que cette réalisation, d’un haut niveau esthétique et technique, s’inscrit dans la section Focus Colombia qui témoigne, avec cinq autres films récents, du regain de créativité de ce pays après ses années de plomb.
Théâtre de Marens, jeudi 7 avril, à 19h.30.
23:03 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma


