02.08.2011
Les vols de l'humiliation

Trois ans après La Forteresse, Léopard d’or en 2008, le Lausannois Fernand Melgar revient à Locarno avec Vol spécial. Un documentaire très attendu sur les sans-papiers « jetés » de notre pays. Entretien.
Ils sont environ 150.000 en Suisse - environ 5000 à Lausanne -, à vivre sans papiers. Depuis 1995, une loi autorise leur expulsion, même s’ils n’ont rien à se reprocher et sont bien intégrés. Sur simple décision administrative, certains d’entre eux sont « raflés » sans préavis et conduits, menottés, jusqu’à un vol spécial dans lequel ils seront entravés, sous la surveillance de trois gardiens par individu, parfois jusqu’à 40 heures d’affilée, contraints de faire leurs besoins sur leur siège. Or ces pratiques ne sont pas le fait de tortionnaires aux ordres d’un Etat Policier: elles correspondent aux normes suisses. La Suisse est le seul pays au monde à pratiquer un entravement si musclé. L’agence européenne Frontex qui gère les renvois pour l’espace Schengen n’utilise qu’un menottage léger. Un état de fait qui ne pouvait laisser indifférent l’ancien sans-papier qu’est Fernand Melgar, fils d’immigrés espagnols devenu l’un des ténors du nouveau cinéma suisse…
- Quel parcours avez-vous suivi de La Forteresse à Vol spécial ?
- Après La Forteresse, l’expulsion de l’un de nos « acteurs », l’Irakien Fahad, m’a fait découvrir le centre de détention administrative de Frambois, près de Genève, tel qu’il en existe une trentaine en Suisse. J’y ai rencontré des sans-papiers qui n’avaient pas commis le moindre délit mais dont certains allaient passer là jusqu’à deux ans de leur vie. J’ai voulu en savoir plus...
- L’autorisation de filmer a-t-elle fait problème ?
- Le capital de confiance acquis avec La Forteresse, loué par la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf et régulièrement montré à ses collaborateurs, m’a facilité les choses. La prison de Frambois, qui découle de la mauvaise conscience des cantons latins accusés de ne pas appliquer les mesures de renvoi, reste un lieu relativement ouvert. Les détenus ne sont pas coupés du monde 23 heures sur 24 comme à Zurich ou à Berne et la préparation des vols spéciaux se fait avec des égards. Tant le directeur que les conseillers d’Etat des cantons concernés de Genève, Vaud et Neuchâtel, m’ont soutenu dans ma démarche, sachant que je resterais objectif.
- Le film dégage, pourtant, une très forte charge émotionnelle…
- Evidemment, toute sa dramaturgie, liée à l’attente angoissée du vol spécial, suit le développement de situations humaines souvent poignantes, voire bouleversantes.
- Comment avez-vous choisi les six « cas » suivis de plus près ?
- En fonction, précisément, du caractère particulier, à chaque fois différent, mais aussi intense ou complexe, du drame vécu. Par exemple Pitchou le Congolais, en Suisse depuis dix ans, coiffeur à Aigle et qui vient d’être père, auquel un policier vaudois annonce qu’il va être renvoyé… et qui sera finalement libéré, le seul ! sans qu’on sache pourquoi…
- Allez-vous « suivre » les destinées de vos personnages après leur vol spécial ?
- Certainement, et ce sera particulièrement important pour ce que vit l’un d’eux, réfugié politique pour ainsi dire livré à ses bourreaux, torturé à son retour dans son pays sous prétexte qu’il avait osé demander asile en Suisse, et qui se trouve actuellement sous notre « protection ». En outre, le film sera prolongé par un webdocumentaire coproduit par la RTS et ARTE où l’on pourra suivre le développement de chaque situation particulière.
- Quel « message » entendez-vous faire passer avec Vol spécial ?
- Le film pose une question simple : comment mettre un terme à des pratiques humiliantes, indignes d’un pays qui se réclame des droits de l’homme ? Ce qu’il montre clairement, faits à l’appui, c’est que l’arbitraire règne dans les décisions prises. Dans le seul canton de Vaud, c’est le pouvoir discrétionnaire d’une poignée de fonctionnaires qui ont ainsi la haute main sur le sort des sans-papiers. Au niveau fédéral, à l’Office des migrations (ODM) qui n’a pas vu notre projet d’un bon oeil, nous savons que quatre collaborateurs sur cinq jugent que les décisions prises par l'ODM "ne sont pas prises sur la base de faits établis et d'arguments objectifs".
« La Suisse a un problème », estime Pitchou. Comment lui donner tort ?
Vol spécial sera projeté en première mondiale au Festival de Locarno, le 6 août prochain, à la FEVI, à 14h. Le film sortira en salle le 21 septembre. Il sera également projeté sur la TSR et la chaîne Arte.
http://www.facebook.com/volspecial; : http://www.volspecial.ch.
11:16 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : cinéma suisse, politique, immigration



Commentaires
Ce que j'aime surtout chez les types comme Melgar, c'est le côté étranger à qui la Suisse a permis de réussir - si modestement que cela soit - et qui veulent témoigner leur reconnaissance en poussant à l'accueil effréné des surplus de population des pays faillis de la planète.
Si je dis que j'aime, ce n'est pas par ironie, c'est parce que c'est une autre façon de rouler pour l'UDC, le parti auquel j'appartiens...
Ecrit par : Scipion | 30.07.2011
Quand Scipion -membre de l'UDC comme il s'en vante- écrit: "Ce que j'aime surtout chez les types comme Melgar, c'est le côté étranger à qui la Suisse a permis de réussir - si modestement que cela soit - et qui veulent témoigner leur reconnaissance en poussant à l'accueil effréné des surplus de population des pays faillis de la planète", j'affirme que c'est la pensée la plus imbécile que j'ai lue depuis longtemps.
On devrait interdire aux Suisses (de l'UDC) d'être aussi idiots ou leur interdire d'être Suisses!
Ecrit par : Nicole Josèphe | 07.08.2011
Mais Scipion a raison, tellement...
Ecrit par : Géo | 07.08.2011
À la fin du film, après la mort d'un détenu entravé à Zurich à l'embarquement d'un vol spécial, le directeur de la prison de Frambois déclare qu'il a honte d'être Suisse. Moi aussi, autant que je suis fier qu'un Suisse fasse un tel film.
Ecrit par : JLK | 08.08.2011
A propos de Fernand Melgar et de son film vol spécial. N'a-t-il rien trouvé d'autre comme inspiration ? Déjà son autre film qui parlait du même sujet.
Je n'ai rien contre le festival de Locarno ni contre le cinéma, mais j'ai remarqué depuis quelques temps que beaucoup de cinéastes se sont emparé du sujet (ou filon?) Pour imposer leur point de vue et toujours dans le sens larmoyant et culpabilisateur.
D'ailleurs en affichant toujours cette posture de redresseur de torts et de justes autoproclamés, ces cinéastes et artistes sont ils vraiment sincères ?
Ce qui me dérange, c'est de toujours jouer sur ce coté émotionnel. Il est vrai que les conditions de renvois sont discutables, mais ces gens là savent qu'ils sont illégaux, ils doivent donc retourner chez eux.
Un pays avec une superficie et un taux d'habitants au km2 comme la Suisse est dans l'impossibilité d'acceuillir de façon illimitée de nouveaux arrivants.
Pour en rester dans le docu contemporain, pourquoi ne pas faire un reportage sur les émeutes à Londres ? Moins vendeur peut-être ?
Ecrit par : Palador | 10.08.2011
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