14.08.2011

Les bonheurs de Locarno 2011

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La 64e  édition fera date. Avec une foison de moments forts et de découvertes. Et malgré son palmarès controversé.

« Le Festival de Locarno vit actuellement en état de grâce », déclarait Marco Solari avant même l'ouverture de l'édition 2011, et le bilan final de celle-ci donne raison, dans les grandes largeurs,  au Président de la manifestation. De fait, et malgré la pluie, ce grand rendez-vous des amoureux de cinéma a été marqué cette année par de très beaux moments et par maintes découvertes tous azimuts.

3000 personnes qui ovationnent debout le Vol spécial de Fernand Melgar, 8000 spectateurs touchés au cœur par la projection de Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau sur la Piazza Grande - Prix du public combien prévisible -, ou la même place mythique saisie d'émotion à la découverte du dernier chef-d'oeuvre d'Aki Kaurismäki, Le Havre : trois exemples entre beaucoup d'autres.

Et ces étoiles du cinéma auxquelles on a déroulé un nouveau tapis rouge, sans trop de flafla mondain pour autant : Leslie Caron saluant en français Vincente Minelli (sujet de la passionnante rétrospective, à redécouvrir bientôt à Lausanne), Harrison Ford recevant son léopard d'or avant de jouer du colt sur l'écran géant, lsabelle Huppert multipliant les tendres salamalecs à Claude Goretta et Maurice Pialat, Depardieu faisant son numéro de grand cabot sympa devant un public venu en masse, Claudia Cardinale se pointant à la FEVI pour la projection de 8 1/2, chef- d'œuvre de Fellini qu'elle irradie  de ses vingt ans - autant d'apparitions « glamoureuses » qu'Olivier Père a su combiner avec son entregent malin sans « singer » le festival de Cannes...

Locarno1126.jpgUn vent de renouveau a été salué par la presse, de nos confrères tessinois aux grands journaux parisiens, lesquels ont coqueriqué en constatant la forte représentation française de cette édition. Mais Olivier Père dépasse le chauvinisme français en accueillant aussi généreusement le cinéma suisse (l'étonnant Hell du tout jeune Tim Fehlbaum, sur la Piazza  Grande, et trois films en compétition internationale, sans parler des Appellations suisses) que les cinématographies du monde entier et les genres variés.

Le public roi

Surtout, dans la ligne accentuée par Frédéric Maire avec l'appui de Marco Solari, le directeur artistique et son équipe ouvrent le festival à un public de plus en plus large. Le Festival de Locarno a cela de particulier que le public, sympathique et éduqué, y est roi. L'ambiance de Locarno est conviviale, les salles font le plein, les débats publics sont souvent intéressants, l'atmosphère de la Piazza Grande est unique au monde.

Reflet de la réalité mondiale avec les thèmes des films présentés (l'immigration, le choc des cultures et des générations, l'environnement menacé ou les peurs apocalyptiques), le Festival de Locarno est aussi représentatif de goûts difficiles à concilier. Le palmarès de cette année, comme celui des deux éditions précédentes, signale ainsi un hiatus  certain entre les critères des jurés professionnels, cinéphiles pointus, et ceux du public.

Premier film sensible et vif d'une jeune réalisatrice suisse originaire  d'Argentine, le Léopard d'or de cette année, Abrir puertas y ventana, de Milagros Mumenthaler, s'inscrit pourtant mieux dans « l'esprit de Locarno » que les blockbusters hollywoodiens tonitruant cette année sur la Piazza. Or Maire et Père ont voulu cet enfant un peu schizo qu'est devenu le Festival de Locarno. Et le Président Solari boit du petit lait...

 

Locarnokit45.jpegLe palmarès (partiel) de l'édition 2011

° Le Léopard d'or de la compétition internationale a été attribué au premier film de Milagros Mumenthaler, Abrir puertas y ventanas (Back to stay), production helvético-argentine.

° Un léopard d'or  spécial du jury revient à Tokyo Koen, du Japonais Shinji Aoyama.

° Un autre prix spécial du jury est décerné à Hashoter, de l'Israélien Nadav Lapid.

° Le léopard d'or de la section Cinéastes du présent a été décerné à L'Estate di Giacomo, de l'Italien Alessandro Comodin.

° Un prix spécial du jury, dans la même section, revient à L'Estudiante, de l'Argentin Santiago Mitre.

° Fernand Melgar  a reçu, pour Vol spécial, le Prix du jury oeucuménique et le prix du jeune public. Il a annoncé que le total des sommes reçues serait reversé aux requérants qui ont participé au film.

 

Melgar56.jpgUne polémique indigne

Interrogé à propos de l'absence, au palmarès, de Vol spécial, le documentaire percutant de Fernand Melgar consacré aux vols spéciaux par lesquels, dans des conditions révoltantes, les sans-papiers sont renvoyés de Suisse, Paulo Branco, le président du jury, a parlé d'un « film fasciste » au prétexte que les victimes et les bourreaux bénéficient de la même attention de la part du réalisateur. Ce jugement, absolument injuste à nos yeux, fait fi de la qualité majeure du travail de Melgar, fondé sur l'honnêteté intellectuelle et l'approche non partisane d'une situation complexe dont pâtissent évidemment les requérants d'asile déboutés, mais aussi les fonctionnaires et autres gardiens, souvent choisis parmi des étrangers sensibles au drame de l'immigration.

Questionné à propos de cette accusation violente, Fernand Melgar a très justement  invoqué la différence d'approche de deux générations : celle de Paulo Branco, dont l'engagement manichéen  est typique des années 60-80, où la posture de  dénonciation passait avant l'exposition des faits, et celle des cinéastes du réel qui, comme Melgar lui-même ou comme un Jean-Stéphane Bron, estiment que les faits sont assez forts pour convaincre le spectateur sans lui imposer la leçon  de manière péremptoire et univoque.

 

11.08.2011

Un soir de grâce

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7777 cœurs ont vibré d'émotion à la projection, sur la Piazza Grande, du dernier film d'Aki Kaurismäki : Le Havre.

Si la qualité de cette 64e édition du Festival de Locarno pouvait se réduire à la pure magie d'une soirée, celle de ce mercredi sous la lune et les étoiles conviendrait. A la clef : la découverte du dernier film du grand réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, intitulé Le Havre et déjà remarqué ce printemps à Cannes.

Pour cristalliser la bonté humaine, les beaux gestes de la solidarité, le chant du monde opposé au poids du monde: un film épuré à l'extrême, simple comme un conte d'enfance, avec le monde dur d'un côté et les bonnes gens de l'autre. Tel est aussi bien Le Havre dont l'incomparable empathie humaine, sur fond de révolte sociale et politique, rappelle l'inoubliable Umberto D. de Vittorio de Sica.

Dans un décor portuaire qu'on dirait complètement repeint par le Maître à ses couleurs fétiches (bleu tendre, rouge sang, vert acide, notamment) les thèmes de la liberté individuelle, de la maladie et de l'immigration clandestine sont modulés par trois personnages principaux : le vieux bohème Marcel Marx (André Wilms) survivant en cirant des chaussures, son épouse (l'admirable Kati Outinen)  frappée d'une maladie peut-être mortelle, et un jeune Noir sans papiers en fuite (Blondin Miguel).

Stylisée à l'extrême, cette fable de la violence ordinaire « retourne » littéralement tous les clichés lénifiants. La force conjuguée d'images très composées, qui rendent la réalité plus-que-réelle, et de personnages extraordinairement présents et attachants, nous valent ici ce qu'Olivier Père dit justement « un chef-d'oeuvre ».

«Un cadeau !», a surenchéri le réalisateur et producteur tessinois Villi Hermann qui a reçu, en début de soirée, le Premio Cinema Ticino pour l'ensemble de son œuvre, notamment marqué par le documentaire San Gottardo. Le Festival a repris en outre, ces jours, son long métrage de fiction  Innocenza (1986), où il est question des relations ambiguës entre une enseignante et un élève ado, et présente enfin un documentaire tout récent intitulé Gotthard Schuh, une vision sensuelle du monde, consacré au célèbre photographe.

En ce qui concerne la course au léopard d'or, les pronostics sont encore incertains, aucun film de la compétition internationale ne semblant jusque-là s'imposer. Des trois films suisses en piste dans cette section, seul le Vol spécial de Fernand Melgar paraît avoir des chances, alors que le long métrage documentaire d'animation Crulic, de la Roumaine Anca Demian, a suscité, lui aussi, un vif intérêt, et  que plusieurs autres films restent encore à découvrir...

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10.08.2011

Le cadeau des curés

Pasolini18.jpegUn don  important  à la Cinémathèque suisse: 502 films en 16mm déposés par la paroisse de Mendrisio. Trésor de mémoire.

Des prêtres se la jouant Cinema Paradiso dans les années 50 : c'est la belle histoire racontée hier à Mendrisio par deux d'entre eux, Don Crivelli et Don Storelli.

« Nous avons participé à la popularisation de la culture et du cinéma dans les années d'après-guerre, alors que les salles de projection étaient encore rares et que la télévision se limitait aux foyers riches », explique Don Storelli, vicaire de l'évêché. En sa jeunesse, le prêtre fut lui-même des pionniers de la fondation ACER, grâce à laquelle des centaines de films circulèrent dans les paroisses tessinoises des années 50 aux années 90. Fournissant les maisons de paroisses, mais aussi les écoles ou les colonies italiennes en Suisse, ce réseau original de distribution  a fonctionné comme une cinémathèque locale.

«Avec l'aval de la Confédération, nous avons développé une collection de films en 16mm. que nous achetions à Milan et qui incluait tous les genres : classiques du 7e art, comédies italiennes, westerns, films récents à vocation éducative ou non. Le choix était très ouvert, et débouchait parfois sur des discussions quand le film s'y prêtait, par exemple lorsque nous projetions des films de Jean Renoir ou de Pier Paolo Pasolini. Lorsqu'une scène était moralement délicate, le prêtre mettait sa main devant le projecteur ! »

« C'est en somme l'histoire de la cinéphilie tessinoise que documente ce fonds», se réjouit Frédéric Maire. De mère italienne, le directeur de la Cinémathèque suisse a lui-même «appris» le cinéma sur les murs d'une église où le prêtre projetait des films. «Ce legs contient des raretés appréciables, mais il a un intérêt plus général en cela qu'il illustre comment les têtes blondes ont été initiées au cinéma dans cette partie de notre pays».

Conservés dans les caves de la maison de paroisse de Mendrisio, les 502 films ont parfois subi des altérations, et l'ensemble de la collection se trouvait menacé à terme. Autant dire que leur dépôt à la Cinémathèque, «beau cadeau » selon Frédéric Maire,  relève aussi du sauvetage...