21.01.2012

Une belle personne

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Entretien avec Marthe Keller, invitée d'honneur des 47es Journées de Soleure. Une grande dame, toute de classe et de simplicité, enfin reconnue par les siens...

Pour le grand public du petit écran, le nom de Marthe Keller évoque aussitôt la série « culte » de La Demoiselle d'Avignon. Pour beaucoup d'amateurs de cinéma, celle qui fut l'épouse de Philippe de Broca (dont elle a un fils, le peintre Alexandre de Broca) et la partenaire de son ami Al Pacino dans l'émouvant Bobby Deerfield de Sydney Pollack, irradia aussi de sa présence Fedora de Billy Wilder et Marathon Man de John Schlesinger.

Cependant, la carrière cosmopolite de cette comédienne de théâtre et de cinéma, aussi à l'aise en allemand et en anglais qu'en français, est parfois sous-estimée dans notre pays, notamment en Suisse allemande. Plus de nonante films de télévision (où figurent deux de ses préférés, Le lien et La ruelle au clair de lune) et de cinéma, une carrière théâtrale de haut niveau et une mise en scène du Don Giovanni de Mozart qui a fait date, émaillent la trajectoire de cette artiste exemplaire. Rencontre à Soleure, où sont présentés onze de ses films.

- Qu'est-ce pour vous que la Suisse ?

- Tout. La Suisse est tout pour moi. Tout à l'heure, je suis arrivée à la gare de Soleure que je connais à peine, il pleuvait, et je me suis dit : voilà, je suis à la maison. Je suis partie toute jeune de la Suisse parce que je m'y sentais à l'étroit. Tout était trop petit pour moi. Ce n'est pas que j'avais la grosse tête, mais j'avais besoin d'indépendance et de m'affranchir. Or plus je vieillis et plus, avec la distance et l'absence, je me sens accrochée à ces racines. Si j'ai réussi un petit peu dans ma vie professionnelle, c'est grâce à la Suisse. À cause de l'amour de mes parents et de leur honnêteté. À cause de l'équilibre qu'ils m'ont aidée à préserver. Si je ne suis pas hystérique et que j'ai gardé le respect du travail bien fait sans me prendre trop au sérieux, c'est à cause d'eux et de la Suisse.

- Qu'est-ce qui vous « tient ensemble » dans vos multiples activités et forme l'unité de votre personne ?

- Ce qui est essentiel pour moi, c'est l'indépendance et la question. La question m'intéresse plus que la réponse. Les résultats ne m'intéressent pas : c'est la mort. Le trajet m'intéresse. On a besoin du public, mais je n'aime pas ce qui entoure ce métier, le côté superficiel et débile du « people ». Lorsqu'on me pose des questions « people », je me dis que la vie d'un dentiste ou d'une femme de ménage mériteraient autant d'attention que celle d'un acteur, mais bon : nous faisons un métier public et c'est le jeu. Et si le bavardage médiatique ne m'intéresse pas, ce qui m'intéresse c'est le travail. J'adore le travail, et de plus en plus souvent avec les jeunes. J'ai beaucoup aimé, ainsi, travailler avec les apprentis réalisateurs de l'ECAL, à Lausanne. J'ai tourné avec des gens extraordinaires comme Billy Wilder, Sydney Pollack ou plus récemment Clint Eastwood, avec des acteurs comme Marlon Brando, Dustin Hofman, Al Pacino, entre tant d'autres, je les admire et ils m'ont fait rêver, mais la peur de l'inconnu vient d'ailleurs et je suis plutôt groupie de tout ce que je ne connais pas : les gens qui font quelque chose de bien pour le monde, des savants, des médecins, me fascinent plus que les grands du cinéma, qui font en somme leur boulot.

- Quand avez-vous commencé de rêver au théâtre ou au cinéma ?

- Je n'ai jamais rêvé à cette carrière. J'ai rêvé d'être danseuse, mon rêve s'est brisé vers seize dix-sept ans après un accident de ski, mais je ne m'en plains pas aujourd'hui : ça fait une danseuse au chômage de moins ! J'étais trop timide pour imaginer que je ferais jamais du théâtre et du cinéma ! D'ailleurs, comédienne boursière à Munich pour trois ans, puis à Heidelberg, j'ai essuyé pas mal de refus avant de me risquer à Berlin en 1966 où j'ai enfin démarré et joué tous les classiques au théâtre avant de rallier Paris en 1968, où j'ai rencontré Philippe de Broca.

Keller4.jpg- Quels films, des onze qui sont présentés à Soleure vous sont les plus chers, et pourquoi ?

- Certains films que j'aime particulièrement, comme La ruelle au clair de lune de Molinaro, avec Michel Piccoli, ou Le lien, ne sont pas là, mais je comprends le choix du festival qui mise aussi sur les succès américains. Le Lien, téléfilm de Denis Malleval, est mon film préféré, mais j'aime bien aussi Elle court elle court la banlieue, de Gérard Pirès, qui reste très actuel et que le public de Soleure reverra. Je suis aussi contente qu'il y ait Les yeux noirs, de Mikhalkov, qui n'est pas parfait mais contient de jolies choses, ou encore Per le antiche scale de Bolognini avec Marcello Mastroianni.

- Y a-t-il des rôles, dans votre carrière de comédienne, qui vous aient particulièrement marquée ?

- Je me nourris de tout, même si c'est un petit rôle . Les grands chocs, pour moi, ont été plutôt théâtraux. C'est par exemple Jeanne d'Arc que j'ai interprétée dans quinze productions durant trente ans et que j'ai mûri. Sinon, j'ai toujours appris quelque chose.

- Cela vous gêne-t-il d'être identifiée, par beaucoup, comme la demoiselle d'Avignon ?

- Au début j'étais très heureuse. Après, comme j'ai fait tellement de choses plus dures et consistantes, ça commençait de ronronner et de m'agacer. Plus tard, j'ai revu ça à cause de mes petites-filles et je me suis dit que ça faisait en somme rêver sans vulgarité. Et puis c'était bien ficelé avec la magie du feuilleton qui vous donne envie de rester scotché. Enfin vous n'allez pas le croire mais ce matin encore, à Paris, le chauffeur de taxi m'a reconnue quarante ans après...

- Qu'avez-vous eu à cœur de transmettre à votre fils ?

- Mon fils Alexandre est ma fierté ! Ce que je constate, dans ses choix, c'est que je lui ai transis mon goût de l'indépendance et de l'honnêteté dans son travail. L'artiste Alexandre de Broca mène sa barque avec beaucoup d'intelligence et de talent. Il pratique la gentillesse et l'intégrité et se trouve toujours prêt à partir. Ses deux filles Charlotte et Joséphine, une petite violoniste et sa sœur, semblent elles aussi sur la bonne voie. Ma petite Charlotte, qui a neuf ans et à qui j'interdis de prononcer un gros mot comme « grand-mère », m'a écrit « Nina, est-ce que tu peux venir m'écouter à l'auditorium du Conservatoire du IXe avec toute ma troupe ? », devant 600 personnes. Elle a joué Bach

- et la grand-mère en a pleuré...

Avez-vous le sentiment d'avoir été reconnue en Suisse ?

- Cela a été le sujet de toute une polémique ! Pour Bâle, j'ai commencé à exister, dans les médias, avec ma Légion d'Honneur en janvier dernier. Cela m'a valu de faire la Une après des années d'inexistence, mais il ne faut pas le dire : ne l'écrivez pas ! Les Romands m'ont toujours acceptée, mais les Bâlois ont vu d'un mauvais œil que je parte à l'étranger ou en Suisse romande. Par ailleurs, la première proposition qui m'a été faite de tourner en Suisse l'a été passée la soixantaine, dans le film Fragile de Laurent Nègre, en 2005. Merveilleuse expérience d'ailleurs ! Alors que l'équipe était sans moyens, elle m'a loué une suite royale à l'Hôtel du Rhône grâce à une amitié entre hockeyeurs, et une Rolls offerte par un garagiste admirateur qui voulait juste une photo dédicacée. Nous avons beaucoup ri et restons complices : c'est ce que j'aime en Suisse, même si cette débrouillardise n'est pas « typiquement suisse ». Et puis j'ai aimé le film, sa qualité humaine, sa tendresse et les questions qu'il pose sur les relations entre deux frères et sœur confrontés à la mère atteinte d'Alzheimer. Ce mélange de bonne nature et de travail sérieux. Ensuite j'ai resserré mes liens avec le Festival de Zurich qui m'a offert la présidence du jury. Et là je me suis dit qu'il y avait en Suisse de formidables talents qu'on ignore alors même qu'on découvre des films philippins à Paris... Depuis lors, je travaille sur des scénarios, j'ai donné mes « secrets » à l'ECAL de Lausanne, où j'ai aussi rencontré Lionel Baier dont j'adore le travail personnel. Par ailleurs. Ce que fait la Fondation Rolex est extraordinaire, et c'est pour aider : pas du tout bling-bling ! Et le festival musical de Verbier, auquel j'assiste depuis le début, est aussi formidable !

- Vous avez passé à la mise en scène d'opéra avec Don Giovanni. Quelle place la musique tient-elle dans votre vie ? Et Pensez-vous remettre ça ?

- Vous êtes Italien d'origine, à prononcer Don Giovanni comme ça ?

- Non, mais j'aime l'Italie et me réclame volontiers de mon arrière-grand-père maternel, un curé piémontais qui a connu bibliquement la mère de ma grand-mère, chassée de son village du Haut-Valais alors que lui restait crânement sur sa chaire...

- Ah je vous envie, ça c'est swing ! Quant à la musique, elle m'habite depuis ma jeunesse de danseuse. Mon oreille a été éduquée quand je faisais partie du corps de ballet, jusqu'à mon accident, car nous n'entendions pas que Tchaïkovski mais aussi Britten, Prokofiev et bien d'autres. Un jour, Seizi Ozawa m'a choisie pour remplacer Meryl Streep dans Jeanne d'Arc au bûcher, de Claudel et Honegger, et c'est ainsi que je suis revenue à la musique. Plus tard, j'ai participé à des concerts-lectures au Carnegie Hall. Cependant je n'ai pas actuellement de rêve d'opéra. En revanche, je reprendrais demain le Dialogue des Carmélites si on me le demandait. Il n'y a rien qui ne soit plus loin de moi que la religion catholique au sens strict, ou la Révolution française. Mais en travaillant sur le Dialogue, j'ai découvert une correspondance de Gertrud Von Lefort avec Edith Stein, juive devenue carmélite et morte en camp de concentration. Or Gertrud von Lefort a écrit La dernière sur l'échafaud avant Poulenc et Bernanos, et rajouté en 1933 le rôle de Blanche. Je n'ai pas ajouté l'étoile jaune à ma mise en scène, mais celle-ci a été une grande expérience partagée. À mes choristes carmélites que je considérais comme autant de rôles-titres, j'ai dit que j'espérais que nous sortions de cette aventure plus riche et meilleurs. Pendant les répétitions, il y avait une vraie grâce, alors que les répétitions de Don Giovanni au Metropoliotan Opera étaient terribles, chacun craignant pour son job, etc. Bref, avec Cassandre, Jeanne d'Arc et les Dialogues, on ne quitte pas le spirituel même si je ne vais pas à l'église tous les dimanches.

- Y a-t-il un film que vous mettiez au-dessus de tous ?

- Quand passent les cigognes, de Mikhaïl Kalatozov. Sans être religieux, ce film contient tout...

- Le cap de la soixantaine est parfois redoutable dans le monde actuel, et notamment au cinéma. Comment l'avez-vous vécu ?

- Bien mieux que le cap de la quarantaine ou de la cinquantaine ! En fait, je vois les propositions affluer ces derniers temps. Comme je ne suis pas trop botoxée, les réalisateurs apprécient peut-être mon naturel...Je viens de finir le tournage d'Au galop de Louis-Do de Lencqeusaing. Je viens aussi de signer avec un grand réalisateur anglais pour le rôle principal de son prochain film - c'est génial mais encore top secret. Et un film français avec Gérard Depardieu va suivre, entre autres.

- Lira-ton un jour les mémoires de Marthe Keller, et tenez vous un journal intime comme toute jeune fille bien ?

- Ah non, quelle horreur ! On me le demande toutes les semaines, mais non ! Hier, cependant à l'ambassade suisse de Paris, j'ai lu L'Analphabète d'Agota Kristof dont vient d'être tiré un CD pour les éditions Zoé. L'une de mes dernières lectures a été Aucun d'entre nous ne reviendra de Charlotte Delbo, la douleur absolue. Et je travaille beaucoup, depuis trois ans, autour d'Anna Akhmatova, Marina Tsvetaeva et Rilke...

- Comment va votre Amérique ?

- C'est assez terrible, comme partout. Mais c'est pire en France où on fait la gueule. Les Américains, c'est évidemment l'argent et l'argent, mais ils s'accrochent avec toute leur naïveté et leur courage aussi, et puis ils font quand même la fête. Les Français font la gueule et ils aiment un peu trop les scandales. Quant à moi, je ne pourrais pas vivre à Zurich ou à Bâle, mais là je vais passer un mois à Verbier et j'y suis déjà comme chez moi...

Journées de Soleure, jusqu'au 26 janvier. Programme des films avec Marthe Keller : www.journeesdesoleure.ch

20.11.2011

Du muet qui parle au coeur

Dujardin2.jpgLe charme frotté d'émotion de The Artist...

On pouvait craindre, avec ce projet de revisiter le cinéma muet américain des années 20-30 et son déclin, la resucée nostalgique brassant les clichés complaisants, et pourtant c'est bien mieux que cela que The Artist, film épatant de Michel Hazanavicius, superbement construit et bonnement porté par le jeu de Jean Dujardin, justement récompensé à Cannes, mais aussi de Béatrice Bejo, subtilement craquante dansle genre glamour, et aussi - avant de parler des seconds rôles de premier rang, si l'on ose dire -, de l'adorable fox terrier dressé pilpoil au joli nom d'Uffy, dont les pitreries délocieusement cabotines rappellent l'inoubliable compagnon du tragique Umberto D...

Dujardin1.jpgDès l'ouverture du film, au sens bonnement musical puisque d'emblée la bande sonore émane de la fosse d'orchestre d'une immense salle de cinéma des années 20, avec chef à baguette, la mise en abyme annonce une intelligence de forme qui fera de tout le film, avec un scénario à l'avenant, un beau travail de cinéma aux plans souvent inventifs, pleins de clins d'yeux évidemment mais c'est aussi ça l'amour de l'art, jamais pesants pour autant.

Je l'ai déjà suggéré: les seconds rôles, notamment endossés par John Goodman en producteur paterne et James Cromwell en chauffeur compassé et fraternel, achèvent de donner une touche hollywoodienne à cette romance mélancolique d'un acteur vedette du muet du nom de George Valentin,  supplanté par les nouvelles stars du parlant, à commencer par la talentueuse Peggy Miller qu'il a « coachée » initialement et ne retrouvera qu'en fin de parcours, après diverses péripéties romanesques pas vraiment développées,  pour un pas de deux à claquettes qu'on ne dira pas non plus la séquence la plus légère du film - Jean Dujardin est certes bien plus intéressant ici qu'en O.S.S. 117, sans égaler Fred Astaire ou Gene Kelly pour autant...  

Pas plus que d'Intouchables on ne parlera enfin de The Artist comme d'un grand film d'auteur, mais le plaisir, le charme, une pointe d'émotion sont au rendez-vous et ce n'est pas à «jeter » par les temps qui courent... 

05.11.2011

De touchants Intouchables

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Une pinte de tendresse et de verve à partager

On n'acclamera pas le énième chef-d'œuvre, on n'aura pas la cuistrerie de comparer Intouchables des compères Toledano et Nakache aux grandes comédies du 7e art, et pourtant c'est de l'artisanat de haute volée, aux mouvements puissamment enlevés, au rythme soutenu, aux cadrages alternant superbement grands espaces ouverts et retraits intimes, au dialogue ciselé pilpoil pour des personnages consistants et subtils, à l'interprétation en force ou en délicatesse mais jamais trop démago - bref c'est un bel et bon film d'aujourd'hui que cette adaptation cinématographique de l'histoire vraie de Philippe Pozzo di Borgo où François Cluzet, jouant des seuls traits de son visage et des intonations de sa seule voix, et l'irrésistible Omar Sy, mêlant drôlerie et gentillesse, font merveille au premier plan sans occulter pour autant quelques dames adorables ou quelques bourgeois calamiteux au deuxième plan.

C'est entendu : le thème du handicap est traité ici de façon si non convenue qu'elle devient presque convenue (le richissime bourgeois cloué sur sa chaise et le beau Black des banlieues sans commisération, ça pourrait même puer la convention dilatoire), et pourtant ce film littéralement tissé de clichés, aux saillies satiriques non moins téléphonées (sur les soignants, l'art contemporain, les goûts musicaux qui se télescopent ou les dérives de la novlangue plus ou moins branchée)  ne nous vaut pas moins une formidable  pinte de belle humeur et de tendresse, avec une tas d'observations fines dans la foulée -  donc merci la compagnie: on ne va pas chipoter sur un tel plaisir...

 

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15.10.2011

Nick le révolté

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Rencontre-entretien avec Susan Ray, veuve du grand cinéaste américain Nicholas Ray.

La Cinémathèque suisse présente, jusqu'au lundi 31 octobre, une rétrospective consacrée au cinéaste américain Nicholas Ray, auteur de La Furerur de vivre et de nombreux autres films de première importance tels Les amants de la nuit (1948), le fabuleux In a lonely Place (Le violent, 1950) avec Humphrey Bogart, Johnny Guitar (1954) ou encore À l'ombre des potences (1955), Le Roi des rois (1961) et Les 55 jours de Pékin (1963) avec Ava Gardner.  « Autour » de Nicholas Ray ont également été présentés L'Ami américain de Wim Wenders et le mémorable Lightning over Water ; Nick's movie, du même Wenders témoignant de la fin de son ami en phase terminale de cancer, à sa demande. Enfin, Susan Ray, de passage à Lausanne ces derniers jours, présentait le dernier film de Nicholas Ray lui-même, tourné avec une quarantaine d'étudiants en 1971, intitulé We can't go home again et constituant une sorte de patchwork « godardien » où l'on voit un film  se faire avec et par les étudiants, sur l'arrière-fond très présent des révoltes contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques à la fin de sixties.  En complément, la même Susan Ray présentait un documentaire de son cru sur Nicholas Ray en ses dernières années, sous le titre de Don't expect too much.

 

Ray14.jpgEntretien avec Susan Ray

 

-        Quelle sorte de teenager étiez-vous lorsque vous avez rencontré Nicholas Ray ?

-        J'étais une jeune fille assez différente des autres, je me sentais un peu à part dans ma génération, que Nick comprenait mieux que moi. Je venais du Connecticut. Mes parents étaient des gens instruits de la classe moyenne, mon père était avocat et ma mère enseignante. J'étais plutôt introvertie et le suis restée. Je lisais beaucoup et j'écrivais. J'aimais la musique et un peu le cinéma. Je n'avais jamais entendu parler de Nicholas Ray, dont j'avais vu pourtant quelques films, dont Bigger than life. C'est à l'occasion du fameux procès des activistes, à Chicago en 1969, que nous nous sommes rencontrés une première fois par le truchement de l'avocat de la défense. Etudiante en méthodologie historique, j'avais été chargée de suivre le procès pour un éditeur new yorkais. Ce n'est que six mois après le procès, cependant, que Nick m'a fait venir chez lui et m'a demandé de travailler pour lui. J'ai commencé par nettoyer un monceau de vaisselle, ce qui l'a impressionné. Puis il m'a demandé de rédiger un script à partir du rapport qui avait été fait du procès de Chicago, pour un film qu'il avait en projet. Je n'avais aucune expérience de ce genre de travail, mais je m'y suis attelée. Moi qui rêvais alors de nouvelles expériences et autres aventures plus exaltante que le monde abstrait des cours, j'ai été servie !

-        Quel type d'homme était alors Nicholas Ray ?

-        Il m'a semblé tout de suite extraordinaire. Il avait l'air d'un homme. Jamais je n'avais vu un type comme ça. Il dégageait une énergie folle. J'avais l'impression, avec lui, d'être plus libre qu'avec quiconque. Je me sentais acceptée telle que j'étais, et de surcroît je pouvais jouer avec lui comme avec un enfant. Nous avions ainsi des marionnettes, avec lesquelles nous avons joué jusqu'à la mort de Nick. Sa préférée était un lion. Elles faisaient un peu partie de notre famille. Une amie m'a dit que cette part enfantine, en moi, avait particulièrement attiré Nick, chez lequel elle était aussi très présente. Et puis, j'étais impressionné par la part de spiritualité qu'il y avait en lui. Comme je voulais devenir nonne lorsque j'avais cinq ans, et que je restais très préoccupée par ce domaine-là, j'ai été touchée par sa façon d'aller au fond des choses.

-        On sent cette profondeur dans le contenu implicite de ses films...

-        Absolument. Sans pratiquer lui-même aucun exercice spirituel, sa façon d'interroger l'essence des choses et son travail sur la réalité faisaient de lui une espèce de mystique. C'était en tout cas un homme en recherche. A la fin de sa vie, lorsque j'ai commencé à pratiquer le yoga, il m'a dit que c'est ce qu'il aurait dû faire à mon âge. Il voulait absolument se comprendre lui-même à travers son approche des autres. Ses intuitions étaient d'une acuité exceptionnelle et ce sont à mes yeux les meilleurs indices d'une authentique spiritualité.

-        Qu'a-t-il trouvé, pour sa part, dans la jeune fille que vous étiez ?

-        Je me le suis souvent demandé. Je crois qu'il a senti que je le comprenais mieux que les autres. Il est difficile d'expliquer pourquoi deux êtres se reconnaissent et décident de vivre ensemble, mais Nick m'a dit un jour, dans une lettre, que je le connaissais mieux que quiconque. Nous étions bien ensemble, mais cela n'allait pas sans affrontements, pourtant  Nick a été la seule personne à me laisser libre jusque dans l'opposition.

-        D'aucun parlent du Nicholas Ray de ces années comme d'un homme fini, ruiné et perdu d'alcoolisme. Or ce n'est pas l'image qu'il donne dans son dernier film...

-        Cette caricature de Nick m'a toujours révoltée ! Parce que son départ d'Hollywood n'a pas été le seul fait du milieu, mais également de sa volonté à lui. Mais évidemment, il est difficile, pour ceux qui croient tout avoir avec l'argent et la gloire, de comprendre qu'on puisse être las de tout ça et chercher autre chose. Or c'est exactement ce qui est arrivé à Nick, qui aspirait à explorer de nouveaux territoires. L'incroyable intensité de son engagement, dans la préparation du film avec les jeunes, qui flanchaient les uns après les autres alors qu'il pouvait travailler vingt heures d'affilée, est la meilleure réponse à propos de l'homme « fini », même s'il est vrai qu'il s'enfonçait de plus en plus dans son alcoolisme.

Ray13.jpg-        Quand a-t-il commencé à parler de We can't go home again ?

-        Dès 1971, quand il a été engagé à donner ses cours à l'université de Binghampton. Il était convaincu que la seule façon d'enseigner le cinéma est de faire un film. Et c'est ainsi qu'il a poussé ses étudiants à s'impliquer à fond dans la réalisation.

-        Leur vie même semble s'intégrer dans le film. La fille qui dit avoir racolé pour ramener 2000 dollars à la réalisation affabule-t-elle ?

-        Pas du tout ! D'ailleurs il est difficile de faire la part de la réalité et de la fiction dans toute cette matière ressaisie par le film, où l'histoire du couple initial est juste un fil rouge. L'essentiel est ailleurs, qui a déterminé tout le travail de Nick et de l'équipe. Il s'agissait, pour lui, de donner une nouvelle image, plus brute et plus vraie, de la réalité que nous vivons. L'imagerie conventionnelle du cinéma et de la télévision lui semblait par trop léchée. Il aspirait à dégager ce qu'on pourrait dire une image subliminale de la réalité, en multipliant les approches par le patchwork d'images d'actualités, de scènes jouées au naturel ou avec des masques, d'éléments vidéo aux effets picturaux décalés, qui donnent au film son caractère expérimental.  C'est aussi pourquoi il n'a pas eu recours à des acteurs professionnels.

-        Quel a été votre rôle dans l'élaboration du film ?

-        J'y ai beaucoup travaillé... depuis quarante ans, entre montage final et restauration ! Mais pendant le tournage, je me suis tenu dans les coulisses. D'abord parce que je n'aime pas être photographiée ou filmée, ensuite parce que je me consacrais à de plus humbles tâches, entre la cuisine et le travail d'assistance...

-        Qu'en est-il du documentaire que vous avez consacré à Nicholas Ray sous le titre de Don't expect too much, qui reprend la sentence du Sphinx tirée de la belle scène centrale de We can't go home again ?

-        J'avais des questions à résoudre. À l'origine, c'est Bernard Eisenschitz, le biographe de Nick, qui devait le réaliser, mais ça n'a pu se faire. Je m'y suis donc attelée, alors que je n'avais jamais fait de films.

-        Quelles questions vous posiez-vous ?

-        Elles portaient à la fois sur ce que l'équipe de tournage avait vécu avec Nick et, plus généralement, sur les relations entre maître et élèves, qui me passionnent.

-        Et quelles réponses avez-vous obtenu ?

-        J'ai constaté à quel point Nick s'était réellement « donné » à ces jeunes, comme s'il leur devait quelque chose d'important. Cela correspondait d'ailleurs à ce qu'il disait de sa génération, qu'il prétendait une génération de traîtres en cela que les pères avaient fait semblant d'ouvrir grands les bras à leurs enfants et les avaient refermés sans rien leur donner - ce qui me semble, pour ma part, une conclusion injuste. En fait j'ai l'impression que le reproche peut être fait à toutes les générations, et que la nôtre n'a pas été plus brillante que celle de Nick, au contraire !

Ray12.jpeg-        Vous avez évoqué le thème de la transmission, au cœur du film lui aussi, notamment dans la scène du Sphinx interrogé par l'homme en quête de sagesse. Or, qu'estimez-vous que Nicholas Ray vous ait transmis ?

-        Nick ne m'a pas transmis la sagesse, que j'ai plutôt trouvée auprès de mes maîtres zen. Il m'est d'ailleurs difficile de démêler ce que Nick m'a transmis et ce qui était déjà en moi. Ce que je dirai, au plus juste, c'est qu'il m'a permis d'être moi-même. J'aurais peut-être aimé qu'il me guide un peu plus, j'ai souffert de son alcoolisme, ce n'était pas un homme facile à vivre, mais moi non plus je n'étais pas facile à vivre. Nick m'a aidé à explorer les zones d'ombre de la nature humaine, les parties cachées, obscures ou douloureuses ; la recherche spirituelle passe par la souffrance, je vous l'ai dit, et c'est ce mélange aussi, de fragilité  et de profondeur, que j'ai retrouvé cet après-midi au musée de l'Art Brut que j'ai visité, à Lausanne, avec quelle émotion !

 

Lausanne. Cinémathèque suisse. We can't go home again est à voir encore le 28 octobre, à 15h. Le même jour, à 18h.30, reprise des The lusty Men (Les indomptables), à 18h.30. En outre, La Fureur de vivre repassera le 29 octobre à 15h. Pour le reste des projections, on consulte le site de la Cinémathèque : www.cinematheque.ch

 

31.08.2011

Le rêve (très) éveillé de Basil Da Cunha

Avec ses deux "courts" récents, À côté (2009, Prix du court métrage de Villa Da Conde en 2010) et Nuvem (Le poisson-lune) découvert à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, puis au dernier Festival de Locarno, le cinéaste helvético-portugais de 26 ans s'affirme comme l'um des talents les plus originaux et solides Basil.jpgdu cinéma à venir entre Lisbonne et Lausanne.

Il y a des gens dont on pourrait dire, comme ça, qu'ils ont la grâce. Basil Da Cunha, par exemple. À la fois par sa présence à cette table de buffet de gare, immédiatement intense et pure, irradiant également ses deux premiers films, intenses et purs, saturés de réel pur et dur dont leurs images expriment l'âpre beauté.

Car cette « grâce »  n'a rien d'évanescent. Elle émane de la vie même, brute de décoffrage. Elle fait rayonner de beauté des visages cabossés par l'existence, pêchés par Basil dans la réalité la plus fruste : un chantier nocturne genevois et la vie solitaire d'un ouvrier, dans À côté ; le labyrinthe à ciel ouvert d'un bidonville dans Nuvem, le poisson lune, que nous avons découvert au récent festival de Locarno après la Quinzaine des réalisateurs de Cannes.

«Une réalité incroyable», souligne Basil à propos du bidonville lisboète, où il s'est plié à tout un système de règles subtiles pour y être admis. Or, videur de boîte de nuit lausannoise à ses heures, le jeune homme affirme qu'il a découvert en ces lieux « un savoir-vivre incroyable », malgré les faits et gestes nocturnes de ses « amis » trafiquants ou tueurs...

Rien, au demeurant,  de  pédagogiquement » ou « politiquement » social dans le regard que Basil porte sur ces réalités. De toute évidence, ce qu'il cherche est une présence humaine dans sa nudité et sa crudité, une pâte qu'il puisse travailler au corps avec son âme d'artiste. Ainsi du personnage de Nuvem, Nuage en français: Nuvem le glandeur naïf de ce bidonville créole, qui pourrait être documenté comme un « cas social ». Mais Basil en fait plutôt le sujet d'un conte initiatique doux et dur. Nuvem le minable part en effet pour pêcher un poisson-lune, seul moyen lui a-t-on dit de conquérir le cœur de la belle serveuse noire qui le snobe. Egalement rejeté par les malfrats du bidonville qu'il a provoqués, accablé de reproches par sa mère, moqué par les rappeurs de la zone, Nuvem finira par prendre la mer comme on dit que la mer prend l'eau. D'une première série de plans, toute douceur et dureté mêlées, évoquant son rejet par la belle serveuse dans un subtil mouvement tournant de la caméra (tenue par Basil lui-même), aux images finales du départ de Nuvem vers quel ailleurs marin, une poésie prenante s'ajoute à cette vie de chien errant dans un climat crépusculaire qui fait l'économie de toute profondeur de champ. Mais où Basil Da Cunha a-t-il « pêché » tout ça ? À quelle « école » a-t-il été formé ?

On comprend vite, à parler avec ce fils d'immigré né en 1985 à Morges, qu'il a trouvé ladite école dans la vie. Certes il a passé par la section cinéma de l'Ecole d'art et de design de Genève, où il reconnaît que des « intervenants », tel le réalisateur catalan Albert Serra, lui ont beaucoup apporté ; et l'admiration, ou le contact personnel, qui le relient à deux figures reconnues du cinéma portugais actuel, Pedro Costa et Miguel Gomes, comptent aussi dans sa propre orientation et dans sa jeune expérience, à laquelle il associe fraternellement son ami Julien Rouyet, qu'il taxe de « Bresson protestant », avec lequel il collabore dans sa petite « boîte de prod » de Thera et dont il attend beaucoup du prochain « long ».

 

Mais sa plus grande reconnaissance, question formation, va d'abord à ses parents, séparés l'un de l'autre mais auxquels on le sent fortement attaché : Irène l'artiste peintre, sa complice et soutien de  ses tout premiers « courts » d'adolescent ; et Antonio Da Cunha, opposant au salazarisme tôt exilé en Suisse, connu sur la place au titre de directeur de l'Institut de géographie à l'Université de Lausanne ; Et Basil de citer, aussi, côté Portugal, la flopée de cousins qu'il aime à retrouver dans son pays d'origine.

Si nous avons parlé de « grâce » à propos de Basil Da Cunha, c'est d'abord et avant tout par ce qui le distingue de tant de jeunes cinéastes actuels sortis des écoles, justement, qui se cantonnent dans les exercices de style et les prises de tête. Par delà la technique, ce fan de Fellini et de Kurosawa, entre autres, pense et ressent en poète de cinéma. Rêveur éveillé aux yeux ouverts sur le monde et la vie des gens, l'air un peu chenapan, peu porté sur les clans et les cliques mais plein d'amitié et d'amour - surtout impatient de déployer son (grand) talent...

Locarno1165.jpegBasil Da Cunha, Nuvem (Le poisson lune). DVD disponible, édité par Thera Production.

Basil Da Cunha est né à Morges le 19 juillet 1985.Il réalise 3 court-métrages auto-produits, puis devient membre de l'association Thera Production qui produit
La Loi du Talion en 2008.
Depuis 2008, il suit une formation en cinéma à l'Ecole d'art et de design de Genève au sein de laquelle il réalise
A Côté, qui gagne le prix du meilleur court métrage portugais à Vila Do Conde en 2010.
Il vit entre Lausanne et Lisbonne, où il réalise Nuvem (Le Poisson Lune), qui est projeté en 2011 à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes.

 

 

21.08.2011

Back zapping 2011

 

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33 films vus au Festival de Locarno à se repasser les yeux fermés. Avec la possibilité, dès cette semaine, de retrouver la rétrospective Minelli à la Cinémathèque suisse.

Amarcord, de Federico Fellini. Italie, 1973. Piazza Grande. Dans la foulée du bel hommage de la Cinémathèque suisse au Maestro, programmer ce chef-d'œuvre de poésie et de faconde malicieuse à l'italienne, en préambule à l'édition 2011 du Festival de Locarno, ravit d'autant plus que la projection sur la Piazza était ouverte à tous par entrée gratuite. Rien de gratuit évidemment dans cette merveilleuse chronique des  années d'enfance et de jeunesse de Federico Fellini, qui suit et précède à la fois (dans les deux temps de la filmographie et des l'Histoire) le non moins moins mémorable Vitelloni. ****

Super 8, de J.J. Adams. Film d'ouverture. USA, 2011. Piazza Grande.

Déclaré « blockbuster de l'été », ce film de kids pour kids de tous âges  a pas mal de charme, surtout  dans sa première partie, évoquant les années de l'après-guerre américain avec une foison de détails pittoresques. La mise en abyme du film dans le film est également plaisante, qui voit une bande d'ados « recycler » un événement réel (un accident ferroviaire mahousse) dans le film en Super 8 qu'ils sont en train de tourner, basculant bientôt dans la SF à la Spielberg. **

LocarnoKit1.jpegBeirut Hotel, de Danielle Arbid. France/Liban, 2011. Compétition internationale.

Zoha, chanteuse libanaise (Darine Hamzé), lasse des épaisseurs de son conjoint, rêve du prince charmant « sur un volcan », ce Beyrouth d'après la guerre où débarque un avocat d'affaires français (Charles Berling) plus ou moins soupçonné d'espionnage. La relation, essentiellement charnelle et passagère pour celui-ci, frustre évidemment la belle, mais l'intérêt du film tient surtout au climat de menace et de confusion qui règne toujours sur la ville. Le scénario, un peu lâche dans son développement dramatique, et le dialogue, assez plat, limitent la qualité de la chose. **

 

Locarnokit18.jpegBez sniegu (sans neige), de Magnus von Horn. Court métrage. Pologne, 2011. Compétition Léopards de demain.

En Suède profonde, l'hiver, un groupe d'ados fous de motos et se cherchant sexuellement parlant, trouvent un bouc émissaire en la personne du plus fragile, épileptique et doué en composition, bref sûrement « pédé »... Climat « scènes de chasse » pour cette évocation sensible et puissante à la fois, finissant en tragédie. ***

 

Respect, de Benoît Forgeard. Court métrage. France, 2011. Compétition Léopards de demain.

Satire assez carabinée, voire grinçante que cette histoire loufoque d'un barbu vivant en couple avec l'ours en peluche géant Flippy, vedette des céréales Flip's. L'apparition du fils de Matthieu, également accro aux sex toys de remplacement, va pousser le père à l'exécution de Flippy, réjouissante. Question cinéma, ça l'est un peu moins... *

Locarnokit20.jpegVoisins, de Josh Levinsky. Court métrage. UK, 2011. Léopards de demain.

Un humour singulier marque les relations pugilistiques (en anglais dans le texte) du protagoniste et de son voisin, qui se rencontrent tous les jours comme sur un ring ou un tatami, en aussi dansant et violent. Il y a comme un brin de perversté dans cet affrontement de mâles narcissiques, jusqu'au jour où l'un déménage. Mais les paires sont à transformations, comme les bras cassés se plâtrent. Filmage black and white de comique vintage. **

 

T'as une histoire ?, de Dario Jurican. Court métrage. Croatie, 2010. Léopards de demain.

Dans le genre éroto-satirique, cet aperçu d'une scène chaude virant du soft porno au hard psycho vaut son pesant d'ironie acide. L'on y voit l'amante raconter, à la demande de l'amant en mal de stiumlation, l'histoire la plus salace de son répertoire, après quoi, les rôles dûment échangés, l'amant provoque une crise de jalousie hystérique de l'amant en brodant sur une anecdote impliquant un ours. Très bon climat et perfomance appréciable des deux acteurs, sur un canevas narratif bien ressaisi par le filmage. **

Locarnokit7.jpegUn amour de jeunesse, de Mia Hansen-Love. France/Allemagne, 2010. Compétition internationale.

La réalisatrice capte merveilleusement les composantes de cet amour irradiant la jeunesse fraîche et joyeuse à quoi participent les corps et les visages de Camille (Lola Creton, tout à fait remarquable) et Sullivan (Sebastian Urzendovsky, non moins vibant de présence). Dans la foulée, l'arrachement consécutif au départ de Sullivan impatient de « grandir », et seul, en Amérique du Sud, sa disparition progressive et la détresse croissante de Camille, est également exprimé avec intensité et justesse. Le film perd un peu de sa tension et de sa cohésion dramatique au fil de l'évolution de Camille, jamais vraiment guérie du départ de Sullivan. Reste un bel ouvrage plein de sensibilité, avec de très beaux cadrages et une fluidité narrative qui fait «chanter les plans », si l'on ose dire. Le jury, lui, a osé lui accorder une mention spéciale. ***

Locarnokit13.jpegHeadhunters, de Morten Tyldum.

Norvège/Danemark/Allemagne, 2011. Piazza Grande.

Tiré de Chasseurs de tête, thriller très noir de Jo Nesbo, ce film, qui reste assez proche du roman, rend pas mal le contraste des deux protagonistes masculins : Roger le chasseur de têtes qui se croit à la coule dans le milieu de l'art où sa femme Diana (Synnove Macody Lund) étincèle, et Clas Greve le « tueur »  qu'il engage au top sans se rendre compte que cela va se retourner contre lui. Si le livre prend réellement aux tripes, le film relève  de la fabrication très efficace, sans plus. **

Locarno1122.jpegHell, de Tim Fehlbaum. Allemagne/Suisse, 2011. Piazza Grande.

Dans le genre très largement représenté aujourd'hui des films d'après le déluge nucléaire, les clichés redondants font souvent florès. Fuite dans les décombres de quelques âmes pures, lutte pour la survie, menace latente de bandes sauvages ou même cannibales : c'était aussi le canevas du magnifique roman de Cormac McCarthy intitulé La Route, adapté au cinéma par John Hillcoat.  Or le premier « long » de Tim Fehlbaum réinvestit le thème post-apocalyptique avec la même force poétique et la même quête de rédemption, jusqu'à la scène finale du salut matérialisé par l'eau de source, qui pourrait illustrer la fable de McCarthy. À relever la belle maîtrise de la mise en scène, la solidité du scénario (co-écrit par Thomas Wöbke), l'originalité de l'image de Markus Förderer aux sfumati à la Sokourov, et aussi la qualité de l'intrerprétation, notamment de la jeune Hannah Herzsprung (Marie) et d'Angela Winkler. Un talent prometteur du cinéma suisse. ***

 

Locarnokit22.jpegTahrir, de Stefano Savona. Italie, 2011. Chronique documentaire.

Au fil d'une montée en puissance magnifiquement restituée par l'image et l'effet choral des témoignages privilégiant quelques protagonistes des deux sexes, le réalisateur italien nous fait revivre, comme en immersion, du dedans et avec une proximité quasi intimiste dans le maëlstrom de la foule, les journées et les nuits cruciales qui ont abouti à la chute du Raïs égyptien. L'an dernier déjà, avec Piombo fuso, Stefano Savona avait réussi cet exploit de donner une force dramaturgique, et même une saisissante « beauté », à une chronique également explicite en matière politique. Ici, l'espoir et les menaces planant sur la  révolution égyptienne sont éclairés par la dialectique des prises de parole autant que par le  travail de cinéma . ***

 

Melgar55.jpegVol spécial, de Fernand Melgar. Suisse, 2011. Documentaire.  Compétition internationale.

Après La Forteresse, qui évoquait l'épreuve vécue par les requérants d'asile dans un centre d'accueil, à leur entrée en Suisse, Fernand Melgar documente l'autre extrémité du transit des sans-papiers, au centre de détention administrative de Frambois, près de Genève, préludant aux vols spéciaux de retour dans les divers pays d'origine des demandeurs déboutés. Avec autant d'honnêteté que de clarté dans l'exposition des faits -  humainement révoltants en ce qui concerne les conditions matérielle dans lesquelles les vols spéciaux se déroulent -, ce film échappe à toute forme de démagogie, autant qu'à la seule anecdote journalistique. Comme un Jean-Stéphane Bron, Fernand Melgar parvient à donner une intensité émotionnelle rare à son observation des destinées individuelles, et l'objet qui en résulte honore aussi, du pointd de vue de la forme, ce qu'on appelle le cinéma du réel. ***

Hashoter (Le policier) de Nadav Lapid. Drame social. Israël, 2011. Compétition internationale.

Locarnokit3.jpegLa première partie de ce film du jeune réalisateur israélien est excellente, qui brosse le portrait de groupe d'un unité d'élite de la police spécialisée dans la répression du terrorisme arabe. Au premier rang : un flic fringant sur le point de devenir père et qu'inquiète la tumeur d'un de ses collègues. Avec une pointe d'ironie, cette entrée en matière touche par la justesse nuancée du trait. Sur quoi le film bifurque sur la présentation de quelques jeunes révoltés qu'on dirait sortis du Grand soir de Reusser, aussi naïfs qu'exaltés, qui se lancent dans une prise d'otages de haute volée, mais à vrai dire peu crédible dans sa modulation dramatique, le scénario et les dialogues péchant tout de même.  Le film est cependant intéressant par sa thématique, touchant à une faille de la société israélienne contemporaine: la pauvreté que dénoncent les jeunes militants, et par le fait que des policiers israéliens soient contraints de retourner leurs armes contre de jeunes compatriotes. À cet égard, la dernière séquence durant laquelle le regard du jeune flic s'attarde sur la révolutionnaire abattue, en dit très long. Le prix spécial du jury a récompensé ce premier long métrage de Nadav Lapid.   ***

Locarnokit11.jpegCow-boy s & Aliens, de Jon Favreau. Western SF. USA, 2011. Piazza Grande.

Comme il en va de Super 8, cette espèce de grande BD combinant les stéréotypes du western classique et des films de science fiction dégage un certain charme dans sa mise en place, avec son bled typique à saloon et ses magnifiques paysages; et la greffe avec le monde des aliens peut amuser aussi. Cela ne compense pas pour autant la vacuité des personnages, si l'on excepte le plus puant d'entre eux, incarné par Harrison Ford, dont la psychologie de vieux briscard désabusé atteint un semblant de relief.  Quant à l'idéologie consistant à identifier l'Alien au Mal venu d'ailleurs, elle s'inscrit dans le droit fil d'une «pensée» américaine qui justifie d'autant plus la violence que l'étranger, en l'occurrence, est venu pomper l'or des pionniers... **

Locarno1178.jpgBrigadoon, de Vincente Minelli. Comédie musicale. Etats-Unis, 1954. Rétrospective Minelli.

Brigadoon, merveilleux village d'une Ecosse de conte, est le lieu du bonheur par excellence, où l'on n'arrive jamais que par l'imagination et que l'on ne quitte pas si l'on y est né, au risque de voir l'illusion se dissiper. Surgi du décor peint le plus délcieusement kitsch qui se puisse concevoir, Brigadoon est aussi le lieu par excellence de la fiction et de l'art, du faux qui devient vrai par la magie de l'art, du mensonge poétique qui tisse une autre réalité, comme chez Flaubert ou Proust, maîtres avérés de Minelli. Voir ou revoir Brigadoon sur grand écran, où le Cinémascope fait rutiler ses couleurs, est un vrai bonheur que la reprise prochaine de la rétrospective de Locarno, à la Cinémathèque suisse, à Lausanne, permettra de revivre encore. *****

Locarno1164.jpegNuvem - le poisson-lune, de Basil Da Cunha. Court métrage. Appellations suisses, 2011.

Nuvem, Nuage, jeune homme errant dans un bidonville de Lisbonne, est l'incarnation du rêveur solitaire que tous rejettent, qu'il s'agisse de la serveuse de café pour laquelle il en pince, des joueurs de cartes du même café, de sa mère qui lui reproche sa paresse ou des habitants du bidonville qu'il défie à sa façon. Naïf et candide, il croit ceux qui lui jurent que seul un poisson-lune lui vaudra les faveurs de sa belle, mais sa quête a aussi valeur de parcours initiatique. Tenant de la fable et du poème, ce nouveau court métrage dense et très maîtrisé de Basil Da Cunha, après le déjà très remarquable À Côté, inscrit ce jeune cinéaste suisse (26 ans)  d'origine portugaise au premier rang des nouveaux réalisateurs à suivre. ***

Locarno1175.jpgToulouse, de Lionel Baier. Road-movie. Suisse, 2010. Appellations suisses.

Né d'un projet d'atelier de création collective avec la troupe d'amateurs de La Dentcreuze, à Aubonne, ce film s'inscrit assez naturellement, par réappropriation personnelle à forte densité poétique, dans la suite des courts et longs métrages du plus « artiste » des réalisateurs romands, dans la filiation d'un Michel Soutter. L'argument narratif du film, tenant à l'échappée d'une jeune femme (prénom Cécile, et interprétée par Julie Parazzini) désireuse de protéger sa fille Marion (Alexandra Angiolini) de la  passion dangereuse de son ami, est fragile, mais une histoire cohérente se construit bel et bien au fil de de la fugue, prétexte à de nombreuses digressions, rencontres, retours de mémoire, à travers des paysages magnifiés par le regard de l'auteur et de son cameraman, Bastien Bösiger. Après Low Cost, découvert l'an dernier à Locarno, Toulouse séduit non sans nous impatienter à l'idée d'un film de plus d'ambition où le grand talent de Baier se déployerait plus largement. ***

Locarnokit10.jpegBachir Lazhar, de Philippe Falardeau. Comédie. Québec, 2011. Piazza Grande.

À la suite du suicide d'une jeune enseignante, qui s'est pendue dans sa classe d'une école privée de Montréal, Bachir Lazhar, requérant d'asile algérien, se pointe à ladite école pour proposer ses services. Ceux-ci donnent satisfaction en dépit de méthodes surannées de ce drôle de prof, dont la femme écrivain engagée a été victime d'un incendie criminel, lequel a poussé Bachir à se réfugier au Canada. Sur la base d'un monologue de théâtre, Philippe Falardeau a complètement reconstruit ce drame à deux faces, dans lequel les enfants jouent un rôle aussi important que le protagoniste. Le mensonge de Bachir (qui n'a jamais été enseignant en réalité) et le jeu subtil et complexe qui se joue entre lui, les enfants, les parents de ceux-ci et les autres enseignants, donne à ce film d'émotion une résonance très singulière, non convenue en dépit des apparences et pas seulement parce qu'il bat en brèche le politiquement correct. Dès sa projection, très applaudie, la probabilité d'un Prix du public semblait s'imposer, confirmée au palmarès. ****

Locarnokit45.jpegAbrir puertas y ventanas, de Milagros Mumenthaler. Comédie. Argentine/Suisse, 2011. Compétition internationale.

Premier long métrage de Milagros Mumenthaler, née en Argentine mais ayant accompli ses premières écoles en Suisse avant de retourner à Buenas Aires étudier le cinéma, ce film évoque, avec beaucoup de sensibilité et de finessem les relations douces acides entre trois soeurs orphelines qui se retrouvent dans la maison familiale après la mort de la grand-mère qui les a élevées. À touches légères et très précises à la fois, jouant sur les contrastes vifs entre Marina l'étudiante responsable, Sofia toute portée sur son look et le bien-être matériel, et Violeta l'artiste et la passionnée du trio, la réalisatrice maintient une tension constante alors que tout se déroule dans une sorte de parenthèse existentielle. Quant aux traits psychologiques, on retrouve la justesse de regard d'Andrea Staka, dans La jeune fille, dans un ton plus intimiste. Le léopard d'or est revenu à ce beau film, fragile mais  assurément prometteur. ***

Locarnokit15.jpegRomance, de Georges Schwizgebel. Film d'animation. Suisse, 2011. Piazza Grande.

Virtuose autant qu'à l'ordinaire, Schwizgebel nous revient avec une variation picturale sur une sonate de Rachmaninov unterprétée par sa propre fille. À relever d'abord le crayonné du début du film, qui aiguise la sensation de spontanéité très rapide de l'action, évoquant le rêve d'un personnage endormi dans un avion, dont la belle voisine va le suivre et le rejoindre au dédale des désirs. Cela dure 7 minutes, 7 minutes de grâce - un peu volatile au demeurant.

 

Locarnokit26.jpegThe Funeral, d'Abel Ferrara. Comédie noire. USA, 1996. Hommage à Ferrara.

Après avoir exécuté ses frangins, et plutôt deux fois qu'une, Cesarino se tire une balle dans la bouche non sans s'être exclamé, à l'adresse des femmes éplorées de la famille réunies alentour, qu'il ne pouvait tout de même pas vivre plus longtemps sans ses frères chéris. Pensées d'une logique évangélique, dans un esprit non moins logiquement dérangé,  pour une dernière scène macabre et drolatique, aussi violente et grinçante que tout ce film consacré au cycle du Mal entretenu par tradition et nécessité dans une famille bien catholique de la Maffia new yorkaise. Les questions de la folie mentale et de la grâce, autant que du mal et de la vengeance s'entrelacent dans ce film pur et dur. ****

Locarnokit5.jpegMangrove, de Frédéric Choffat et Julie Gilbert. Fiction tropicale. Suisse/France, 2011. Compétition internationale.

Ce film eût fait un court métrage parfait. Avec ses 70 minutes, sur un scénario par trop elliptique et avec un dialogue réellement insuffisant, on sent hélas le temps peser. L'argument et son développement sont à peu près crédibles, qui mettent en scène le retour, sur une plage du pacifique mexicain, d'une femme qui a vécu là un drame de sang, et son fils. Hélas, on se demande ce que fait là ce fils à peu près muet et réduit à un rôle de figuration (à l'exception de la charmante danse d'un petit crabe), et les allées et venues de la protagoniste nous auraient achevé si le film ne jouait pas, essentiellement, sur la magie nocturne d'un climat qui est celui-là même de la mangrove. Un plan enfin, le dernier, joue un sale tour à cet ouvrage qui est loin d'être sans qualités, avec un couteau planté dans un requin mort que le spectateur peut prendre pour sa propre estocade. Aïe, mais vraiment, ce symbolisme à deux balles fait trop mal ! **

Locarnokit99.jpegLe Havre, d'Aki Kaurismäki. Drame poético-social. Finlande/France/ Allemagne, 2011. Piazza Grande.

Retour au grand cinéma d'auteur, dans le port du havre qu'on dirait repeint aux couleurs de ce peintre qu'est aussi Kaurismäki, avec des rouges à la Soutine, des verts à la Van Dongen ou à la Hopper, des bleus tendres qui s'allient naturellement avec des verts languides et des jaunes de tisanes de petites convalescences. Et ces cadrages et ces enchaînements de plans, et cette humanité des personnes incarnée sur fond d'inhumanité sociale avérée. Ah mais, Kaurismäki accorde autant d'attention fraternelle au commissaire Darroussin qu'à l'écrivain cireur de pompes Marcel Marx (André Vilms) et au petit négro immigré (Blondin Miguel), donc ça doit être un film facho pour Paulo Branco ?! Passons...

Comme une conte d'enfance où il y a les gentils contre le méchant monde, cette fable adorable aligne les beautés (Kati Outinen, épouse de Marx frappée de maladie peut-être mortelle, en est une de haute lignée) et les bontés avec une sorte de candeur angélique qui retourne bonnement le poids du monde en chant du monde. Si j'étais critique de cinéma, je détaillerais tout ça avec les termes appropriés. Mais le public non plus n'est pas critique, et ce soir sur la Piazza on l'a senti à genoux à l'unisson, transi d'émotion. *****

Locarnokit78.jpegRingo, de Yaara Sumeruk. Court métrage. USA, 2011. Léopards de demain.

Ringo fait commerce de ses charmes auprès de ces dames, mais ce qu'il lui arrive ce jour-là le déstabilise grave. A-t-il affaire à une dingue ? En tout cas, quand cette femme qui pourrait être sa mère, au lieu de lui laisser faire son job, lui ordonne de mimer sa venue au monde, puis le traite en fils avant de le sommer de juger son père, entre autres composantes d'un jeu de rôle en crescendo, le lascar va pour se défiler, jusqu'au moment où, la femme l'ayant payé pour le simulacre, il prend tout à son compte et craque on imagine pourquoi. Genre short cut tendre acide, c'est plutôt réussi. ***

Locarnokit77.jpegSéptimo, de Valentina Chamorro. Court métrage. Suède, 2011. Léopards de demain.

L'évocation de cette rencontre entre deux beaux garçons, le blond et le brun, pourrait s'en tenir à une idylle délicate du rayon gay, mais d'emblée on sent qu'il y a quelque part quelquechose qui cloche du côté de Vincent, qui n'en finit pas de se raser le poil, qu'il a très dru et peut-être aussi abondant que celui du bouc ou du lion noir ? On n'en dira pas plus sur ce conte virant au fantastique à fines touches, illustrant une sorte de «différence» au carré et très maîtrisé dans sa forme. **

Locarnokit58.jpegLiberdade, de Gabriel Abrantes et Benjamin Crotty. Court métrage. Portugal, 2011. Léopards de demain.

Les extérieurs saisissants de Luanda, avec ses taudis à vingt étages ouverts à tous vents, ses bords de mer aux immenses épaves de navires et son dédale de rues où court la violence la plus sauvage, constituent pour ainsi dire le premier « personnage » de cette histoire d'amour entre le jeune Angolais Liberdade et la jolie Chinoise Betty, dont on sait d'entrée de jeu que leur liaison est condamnée. Faute de scénario plus explicite, et faute aussi d'un dialogue permettant d'identifier les deux protagonistes, le film ne va pas vraiment au bout de ses intentions sûrement légitimes dans la ressaisie du métissage et ses modulations sociales et affectives. ***

Locarnokit82.jpegTokyo Koen, de Shinji Aoyama. Fiction psychologique. Japon, 2011. Compétition internationale.

On pense un peu au Blow-Up d'Antonioni en suivant les chasses  photographiques de Koji, apprenti photographe , dans les jardins publics de Tokyo où il a été chargé, notamment, de filer la petite amie d'un client comme  le ferait un détective. Très élaboré, le scénario superpose les divers plans de la réalité réelle ou fantasmée, et fait se rencontrer le visible et l'invisible aux franges du fantastique, avec un contraste très nippon entre les apparences glacées et leur substrat compliqué, voire gore. Le film a impressionné le jury qui lui a accordé un léopard d'or « spécial », mais pour ma part je n'ai guère été touché. Ce doit être un manque de culture cinéphilique. Tant mieux ou tant pis ?  ***

Locarnokit84.jpegSaudade, de Katsuya Tomita. Fresque sociale. Japon, 2011. Compétition internationale.

Pourquoi si long ? Voilà ce qu'on se demande après les tois heures de projection de ce film pourtant intéressant à beaucoup d'égards, et d'abord par sa façon de documenter une réalité peu connue, sur les chantiers de construction et dans la ville provonciale de Kofu où se côtoient Japonais et Brésiliens, entre autres Thaïlandais et immigrés d'autres pays. Un peu comme dans West Side Story, mais de manière beaucoup plus flottante, le récit met en scène deux communautés, japonaise d'une part et brésilienne de l'autre, qui s'expriment par le rap. Celui des Japonais est violent, politiquement agressif et même nationaliste, tandis que les Brésiliens sont plus lyriques et nostalgiques dans leur expression. Quelques personnages assez bien silhouettés, comme dans Short cuts de Rober Altman, cristallisent les thèmes du déracinement et de la dégradation des conditions de travail, de l'acculturation et des difficultés d'intégration, dans une société mondialisée aux repères flottants sur fond de consommation abrutie et de drogue. Bref, on est ici dans le docu-fiction, avec des réussites de cinéma mais décidément trop de longueurs. ***

Locarnokit16.jpegSport de filles, de Patricia Lazuy. Comédie équestre. France /Allemagne, 2011. Piazza Grande.

L'idée de montrer l'envers du milieu clinquant des courses de chevaux, avec ses tractations financières peu romantiques évidemment, était intéressante, et l'on pourrait dire que la chose est réussie dans les petites largeurs d'un téléfilm divertissant. Dans les grandes largeurs en revanche, un adjectif m'est revenu, plut'ot récurrent dans la production actuelle, et précisément parce que la fome du téléfilm semble une référence, consciente ou inconsciente, quasi omniprésente - l'adjectif : paresseux. Scénar paresseux, dialogue paresseux. Les trois personnages, de la propriétaire de chevaux vacharde (Josiane Balasko), de la fille de paysan passionnée pure et dure de chevaux (Marina Hands) et de l'entraîneur de haut vol désabusé (Bruno Ganz), existent certes grâce au jeu des comédiens (un Bruno Ganz qui crève l'écran de sa présence, tout en débitant un dialogue français plutôt débile, et Marina Hands en attachante furie de très belle prestance) , mais tout ça reste carré et convenu, par trop stéréotypé, et la Piazza n'a pas vibré. **

Locarnokit54.pngOtto e mezzo, de Federico Fellini. Film en abyme. Italie, 1963. Programmes spéciaux - hommage à Claudia Cardinale.

Le noir et blanc est une couleur, et tout est cadeau en cet après-midi à la FEVI, avec la présence de Claudia Cardinale, la présentation de  quelques « bijoux » de pub signés par le Maestro, et la projection du chef-d'œuvre incontesté de celui-ci. Un réalisateur (Marcello Mastroianni, très nonchalamment génial de bout en bout) en crise de quarantaine aggravée, qui « déconstruit » son nouveau film au moins quinze ans avant la mode de ladite « déconstruction », des tas de femmes autour de lui plus belles les unes que les autres, de sa régulière infiniment patiente (Anouk Aimée) à sa craquante maîtresse (Sandra Milo) ou à sa muse sublime (Claudia Cardinale), et le tournage qui approche, et les souvenirs de tous les âges qui remontent, et tout ça brassé façon cinéma proustien, tout ça formellement et poétiquement maîtrisé pilpoil, tout ça bordélique et minutieusement agencé, bref c'est le bonheur et pas une ridule - et ce finale comme un générique déroulé pour toute l'œuvre de cet immense poète de cinéma qu'escorte la petite musique  popu du divin Nino Rota... *****

(À suivre)

 

14.08.2011

Les bonheurs de Locarno 2011

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La 64e  édition fera date. Avec une foison de moments forts et de découvertes. Et malgré son palmarès controversé.

« Le Festival de Locarno vit actuellement en état de grâce », déclarait Marco Solari avant même l'ouverture de l'édition 2011, et le bilan final de celle-ci donne raison, dans les grandes largeurs,  au Président de la manifestation. De fait, et malgré la pluie, ce grand rendez-vous des amoureux de cinéma a été marqué cette année par de très beaux moments et par maintes découvertes tous azimuts.

3000 personnes qui ovationnent debout le Vol spécial de Fernand Melgar, 8000 spectateurs touchés au cœur par la projection de Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau sur la Piazza Grande - Prix du public combien prévisible -, ou la même place mythique saisie d'émotion à la découverte du dernier chef-d'oeuvre d'Aki Kaurismäki, Le Havre : trois exemples entre beaucoup d'autres.

Et ces étoiles du cinéma auxquelles on a déroulé un nouveau tapis rouge, sans trop de flafla mondain pour autant : Leslie Caron saluant en français Vincente Minelli (sujet de la passionnante rétrospective, à redécouvrir bientôt à Lausanne), Harrison Ford recevant son léopard d'or avant de jouer du colt sur l'écran géant, lsabelle Huppert multipliant les tendres salamalecs à Claude Goretta et Maurice Pialat, Depardieu faisant son numéro de grand cabot sympa devant un public venu en masse, Claudia Cardinale se pointant à la FEVI pour la projection de 8 1/2, chef- d'œuvre de Fellini qu'elle irradie  de ses vingt ans - autant d'apparitions « glamoureuses » qu'Olivier Père a su combiner avec son entregent malin sans « singer » le festival de Cannes...

Locarno1126.jpgUn vent de renouveau a été salué par la presse, de nos confrères tessinois aux grands journaux parisiens, lesquels ont coqueriqué en constatant la forte représentation française de cette édition. Mais Olivier Père dépasse le chauvinisme français en accueillant aussi généreusement le cinéma suisse (l'étonnant Hell du tout jeune Tim Fehlbaum, sur la Piazza  Grande, et trois films en compétition internationale, sans parler des Appellations suisses) que les cinématographies du monde entier et les genres variés.

Le public roi

Surtout, dans la ligne accentuée par Frédéric Maire avec l'appui de Marco Solari, le directeur artistique et son équipe ouvrent le festival à un public de plus en plus large. Le Festival de Locarno a cela de particulier que le public, sympathique et éduqué, y est roi. L'ambiance de Locarno est conviviale, les salles font le plein, les débats publics sont souvent intéressants, l'atmosphère de la Piazza Grande est unique au monde.

Reflet de la réalité mondiale avec les thèmes des films présentés (l'immigration, le choc des cultures et des générations, l'environnement menacé ou les peurs apocalyptiques), le Festival de Locarno est aussi représentatif de goûts difficiles à concilier. Le palmarès de cette année, comme celui des deux éditions précédentes, signale ainsi un hiatus  certain entre les critères des jurés professionnels, cinéphiles pointus, et ceux du public.

Premier film sensible et vif d'une jeune réalisatrice suisse originaire  d'Argentine, le Léopard d'or de cette année, Abrir puertas y ventana, de Milagros Mumenthaler, s'inscrit pourtant mieux dans « l'esprit de Locarno » que les blockbusters hollywoodiens tonitruant cette année sur la Piazza. Or Maire et Père ont voulu cet enfant un peu schizo qu'est devenu le Festival de Locarno. Et le Président Solari boit du petit lait...

 

Locarnokit45.jpegLe palmarès (partiel) de l'édition 2011

° Le Léopard d'or de la compétition internationale a été attribué au premier film de Milagros Mumenthaler, Abrir puertas y ventanas (Back to stay), production helvético-argentine.

° Un léopard d'or  spécial du jury revient à Tokyo Koen, du Japonais Shinji Aoyama.

° Un autre prix spécial du jury est décerné à Hashoter, de l'Israélien Nadav Lapid.

° Le léopard d'or de la section Cinéastes du présent a été décerné à L'Estate di Giacomo, de l'Italien Alessandro Comodin.

° Un prix spécial du jury, dans la même section, revient à L'Estudiante, de l'Argentin Santiago Mitre.

° Fernand Melgar  a reçu, pour Vol spécial, le Prix du jury oeucuménique et le prix du jeune public. Il a annoncé que le total des sommes reçues serait reversé aux requérants qui ont participé au film.

 

Melgar56.jpgUne polémique indigne

Interrogé à propos de l'absence, au palmarès, de Vol spécial, le documentaire percutant de Fernand Melgar consacré aux vols spéciaux par lesquels, dans des conditions révoltantes, les sans-papiers sont renvoyés de Suisse, Paulo Branco, le président du jury, a parlé d'un « film fasciste » au prétexte que les victimes et les bourreaux bénéficient de la même attention de la part du réalisateur. Ce jugement, absolument injuste à nos yeux, fait fi de la qualité majeure du travail de Melgar, fondé sur l'honnêteté intellectuelle et l'approche non partisane d'une situation complexe dont pâtissent évidemment les requérants d'asile déboutés, mais aussi les fonctionnaires et autres gardiens, souvent choisis parmi des étrangers sensibles au drame de l'immigration.

Questionné à propos de cette accusation violente, Fernand Melgar a très justement  invoqué la différence d'approche de deux générations : celle de Paulo Branco, dont l'engagement manichéen  est typique des années 60-80, où la posture de  dénonciation passait avant l'exposition des faits, et celle des cinéastes du réel qui, comme Melgar lui-même ou comme un Jean-Stéphane Bron, estiment que les faits sont assez forts pour convaincre le spectateur sans lui imposer la leçon  de manière péremptoire et univoque.

 

11.08.2011

Un soir de grâce

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7777 cœurs ont vibré d'émotion à la projection, sur la Piazza Grande, du dernier film d'Aki Kaurismäki : Le Havre.

Si la qualité de cette 64e édition du Festival de Locarno pouvait se réduire à la pure magie d'une soirée, celle de ce mercredi sous la lune et les étoiles conviendrait. A la clef : la découverte du dernier film du grand réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, intitulé Le Havre et déjà remarqué ce printemps à Cannes.

Pour cristalliser la bonté humaine, les beaux gestes de la solidarité, le chant du monde opposé au poids du monde: un film épuré à l'extrême, simple comme un conte d'enfance, avec le monde dur d'un côté et les bonnes gens de l'autre. Tel est aussi bien Le Havre dont l'incomparable empathie humaine, sur fond de révolte sociale et politique, rappelle l'inoubliable Umberto D. de Vittorio de Sica.

Dans un décor portuaire qu'on dirait complètement repeint par le Maître à ses couleurs fétiches (bleu tendre, rouge sang, vert acide, notamment) les thèmes de la liberté individuelle, de la maladie et de l'immigration clandestine sont modulés par trois personnages principaux : le vieux bohème Marcel Marx (André Wilms) survivant en cirant des chaussures, son épouse (l'admirable Kati Outinen)  frappée d'une maladie peut-être mortelle, et un jeune Noir sans papiers en fuite (Blondin Miguel).

Stylisée à l'extrême, cette fable de la violence ordinaire « retourne » littéralement tous les clichés lénifiants. La force conjuguée d'images très composées, qui rendent la réalité plus-que-réelle, et de personnages extraordinairement présents et attachants, nous valent ici ce qu'Olivier Père dit justement « un chef-d'oeuvre ».

«Un cadeau !», a surenchéri le réalisateur et producteur tessinois Villi Hermann qui a reçu, en début de soirée, le Premio Cinema Ticino pour l'ensemble de son œuvre, notamment marqué par le documentaire San Gottardo. Le Festival a repris en outre, ces jours, son long métrage de fiction  Innocenza (1986), où il est question des relations ambiguës entre une enseignante et un élève ado, et présente enfin un documentaire tout récent intitulé Gotthard Schuh, une vision sensuelle du monde, consacré au célèbre photographe.

En ce qui concerne la course au léopard d'or, les pronostics sont encore incertains, aucun film de la compétition internationale ne semblant jusque-là s'imposer. Des trois films suisses en piste dans cette section, seul le Vol spécial de Fernand Melgar paraît avoir des chances, alors que le long métrage documentaire d'animation Crulic, de la Roumaine Anca Demian, a suscité, lui aussi, un vif intérêt, et  que plusieurs autres films restent encore à découvrir...

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10.08.2011

Le cadeau des curés

Pasolini18.jpegUn don  important  à la Cinémathèque suisse: 502 films en 16mm déposés par la paroisse de Mendrisio. Trésor de mémoire.

Des prêtres se la jouant Cinema Paradiso dans les années 50 : c'est la belle histoire racontée hier à Mendrisio par deux d'entre eux, Don Crivelli et Don Storelli.

« Nous avons participé à la popularisation de la culture et du cinéma dans les années d'après-guerre, alors que les salles de projection étaient encore rares et que la télévision se limitait aux foyers riches », explique Don Storelli, vicaire de l'évêché. En sa jeunesse, le prêtre fut lui-même des pionniers de la fondation ACER, grâce à laquelle des centaines de films circulèrent dans les paroisses tessinoises des années 50 aux années 90. Fournissant les maisons de paroisses, mais aussi les écoles ou les colonies italiennes en Suisse, ce réseau original de distribution  a fonctionné comme une cinémathèque locale.

«Avec l'aval de la Confédération, nous avons développé une collection de films en 16mm. que nous achetions à Milan et qui incluait tous les genres : classiques du 7e art, comédies italiennes, westerns, films récents à vocation éducative ou non. Le choix était très ouvert, et débouchait parfois sur des discussions quand le film s'y prêtait, par exemple lorsque nous projetions des films de Jean Renoir ou de Pier Paolo Pasolini. Lorsqu'une scène était moralement délicate, le prêtre mettait sa main devant le projecteur ! »

« C'est en somme l'histoire de la cinéphilie tessinoise que documente ce fonds», se réjouit Frédéric Maire. De mère italienne, le directeur de la Cinémathèque suisse a lui-même «appris» le cinéma sur les murs d'une église où le prêtre projetait des films. «Ce legs contient des raretés appréciables, mais il a un intérêt plus général en cela qu'il illustre comment les têtes blondes ont été initiées au cinéma dans cette partie de notre pays».

Conservés dans les caves de la maison de paroisse de Mendrisio, les 502 films ont parfois subi des altérations, et l'ensemble de la collection se trouvait menacé à terme. Autant dire que leur dépôt à la Cinémathèque, «beau cadeau » selon Frédéric Maire,  relève aussi du sauvetage...

 

Depardieu dans l'amitié de Pialat

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Le comédien a trouvé, sur la Piazza Grande, un écran à sa mesure de géant. Avant la première de Romance, nouveau film d'animation de Georges Schwizgebel, et Bachir Lazhar, film d'émotion et d'empathie du Québecois Philippe Falardeau.

Une montagne : telle est l'impression qu'aura fait l'apparition, lundi soir, de Gérard Depardieu sur l'immense écran du Festival de Locarno. Une montagne au sourire d'enfant et aux paluches faites pour étreindre le monde, avec cette irrésistile chaleur humaine que dégage celui qu'Olivier Père qualifie de «plus grand acteur français vivant», ovationné par les milliers de spectateurs présents.

Après les soirées tonitruantes de cris et de coups de feu des « blockbusters » américains, celle de lundi, avec le beau temps revenu, a parfaitement illustré ce que Gérard Depardieu venait célébrer: l'amitié et l'amour.

C'est en effet sous l'égide de l'amour du cinéma, et par amitié pour Maurice Pialat, que le comédien a accepté l'invitation du festival. Lequel consacre un hommage au cinéaste français disparu avec quatre films marquants, à commencer par Loulou (1980). Rappelons alors que cette première collaboration fut explosive et que Depardieu ne revit jamais le film... jusqu'en 1984, à la TV, après quoi Daniel Toscan du Plantier ménagea une réconciliation débouchant sur une grande amitié. De celle-ci découla Police (1985), repris à Locarno, comme Le Garçu (1995) et Sous le soleil de Satan, dont une séquence projetée a réuni sur l'écran les deux amis en soutanes...

Depardieu4.jpegPrésente elle aussi sur scène, la veuve du cinéaste, Sylvie Pialat a comparé la complicité liant Pialat et Depardieu à celle de «deux gamins de quatre ans» ne pensant qu'à jouer ! Dans la foulée et pour couronner ces retrouvailles, Isabelle Huppert, non annoncée, a bondi à son tour sur scène et témoigné de son affection admirative à l'endroit du cinéaste disparu en 2003. En outre, c'est avec les festivaliers que Gérard Depardieu, hier en fin de matinée, a redéployé ses souvenirs alternant avec des envolées sur l'amour, moins compliqué au cinéma que dans la vie...

Locarno1126.jpgOr l'amitié et l'amour étaient aussi au rendez-vous lundi soir avec  la première mondiale de Bachir Lazhar, film de grande émotion du Québeois Philipe Falardeau, très applaudi pour ses qualités humaines. Double thème délicat : le suicide et l'intégration. Ou comment une classe d'enfants, traumatisés par la pendaison de leur instite, partage sa détresse avec celle de  l'enseignant remplaçant, réfugié politique algérien en quête d'intégration.

Enfin, pour compléter ce menu déjà copieux, le magicien de l'animation suisse, Gérard Schwizgebel, a présenté le même soir son dernier « court » virtuose sur un thème de Rachmaninov, joué par sa propre fille. Sous le titre de Romance, encore une histoire d'amour...

 

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